Molly Ingersoll est immunologiste et dirige une équipe de recherche à l’Institut Pasteur et à l’Institut Cochin. Elle est venue de New York pour cinq ans, et elle est restée. Elle travaille sur l’immunité de la vessie – autrement dit sur les infections urinaires, un sujet que la médecine a longtemps jugé trop ordinaire pour mériter des financements. Chemin faisant, elle a découvert quelque chose de bien plus vaste : presque tout ce que nous croyons savoir des maladies a été établi sur des corps masculins, et rares sont celles et ceux qui se sont demandé si cela posait problème.
Cet entretien est publié dans le cadre de la première campagne du laboratoire d’action des Glorieuses, « Changer la santé des femmes ». Pour accéder gratuitement à l’étude commandée par la Fédération hospitalière de France, rendez-vous ici. La campagne est également soutenue par le Groupe AXA.
Rebecca Amsellem Les femmes et les hommes ne réagissent pas de la même manière aux infections. Qu’est-ce que cela signifie concrètement – et pourquoi la médecine a-t-elle mis si longtemps à le prendre au sérieux ?
Molly Ingersoll Pendant longtemps, et pas seulement en immunologie ni seulement dans la recherche, les femmes ont été considérées comme des sortes de versions miniatures des hommes. L’idée qu’elles puissent être différentes n’effleurait personne. Les différences entre les femmes et les hommes se résumaient à l’utérus, aux œstrogènes, à tout ce qui relève de la reproduction. Personne n’imaginait que le foie puisse être différent. Pourquoi nos foies seraient-ils différents ? Et pourquoi nos poumons le seraient-ils ? Pourquoi notre vessie ? La recherche a longtemps été dominée par les hommes ; les femmes devaient être des versions réduites des hommes, alors on a simplement utilisé l’organisme mâle comme modèle de recherche. Et c’est ainsi qu’on a fait toutes nos découvertes.
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On ne mesurait pas non plus à quel point les œstrogènes et la testostérone agissent bien au-delà de la reproduction. La testostérone augmente, les caractères sexuels secondaires apparaissent à la puberté, on devient un homme – mais ces hormones agissent aussi sur l’équilibre en sel, sur l’homéostasie quotidienne de l’eau, sur d’autres fonctions de l’organisme. Ne pas en avoir conscience a empêché de comprendre qu’il pouvait exister des différences biologiques liées au sexe partout. Et si vous cherchez aujourd’hui, vous en trouverez. Tout est différent.
On lit beaucoup dans la littérature qu’il faudrait utiliser des souris mâles parce qu’elles n’ont pas de fluctuations hormonales. Cette idée a été démentie. Mais ce sont des idées qui, à mon sens, viennent d’un point de vue masculin. Regardez la langue française : s’il y a 99 femmes et un homme dans une pièce, on dit « ils sont ici ». Le masculin est la valeur par défaut. Le mâle est le modèle, et la femelle est soit une version réduite, soit une anomalie.
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Rebecca Amsellem On sait aujourd’hui que les femmes développent beaucoup plus de maladies auto-immunes – environ 80% des patients – et qu’elles sont pourtant mieux protégées contre certaines infections. Comment expliquez-vous ce paradoxe immunologique ?
Molly Ingersoll Ce n’est pas si paradoxal, à bien y regarder. On peut développer une maladie auto-immune parce qu’on a trop d’inflammation. C’est une affirmation très générale, mais beaucoup de maladies auto-immunes viennent d’un excès d’inflammation, ou d’une inflammation mal régulée. Or l’inflammation est aussi une bonne chose, puisque c’est ainsi que nous combattons les infections. Sans inflammation, pas de réponse efficace à l’infection. Des bactéries arrivent, elles restent silencieuses, on ignore leur présence, et vous vous retrouvez avec une infection massive.
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C’est donc un compromis. Nous sommes globalement un peu plus inflammées, ou plutôt, en tant que femmes, nous nous inflammons plus vite. Réagir à une infection, aucun problème. Mais cela peut aller trop loin, et l’inflammation débouche alors sur l’auto-immunité. Notre seuil de réponse est décalé par rapport à celui des hommes – et cela tient en partie à la testostérone, qui est immunosuppressive. Il y a par exemple de très beaux travaux américains montrant que les femmes n’ont pas besoin de la même dose de vaccin que les hommes pour être aussi bien protégées.
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Rebecca Amsellem Quelles conséquences pratiques cela a-t-il sur les prescriptions du quotidien, ou sur les vaccins ?
Molly Ingersoll L’une des questions que nous essayons de poser est de savoir s’il faudrait tenir compte des taux hormonaux au moment de prescrire un médicament. Nous avons de bonnes raisons de penser que les médicaments agissent différemment selon les niveaux hormonaux. Un exemple classique : les femmes atteintes d’un cancer du sein sont traitées par tamoxifène, qui inhibe les œstrogènes ; les hommes atteints d’un cancer de la prostate reçoivent des suppresseurs d’androgènes. Nous savons donc manipuler les hormones pour traiter certaines maladies dont nous savons qu’elles sont hormono-dépendantes. L’idée, aujourd’hui, c’est que davantage de choses sont peut-être plus hormono-dépendantes qu’on ne le pensait. Il existe par exemple des différences dans la réponse vaccinale des femmes sous contraception hormonale.
On pourrait imaginer d’étudier la manière dont certaines thérapies, certains médicaments, les immunothérapies anticancéreuses, la chimiothérapie, la vaccination, interagissent avec les hormones, puis d’en tenir compte. Ainsi, si vous êtes une femme de 25 ans qui prend peut-être la pilule, la dose de vaccin que vous recevez ne sera pas la même que celle administrée à une femme de 50 ans ménopausée, ni la même que celle donnée à un homme de 25 ou de 50 ans. C’est un autre niveau de soin. Ce sera difficile à mettre en place, mais je crois que nous aurions de meilleurs résultats pour tout le monde.
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Rebecca Amsellem Il faudrait donc repenser tout le système de prescription ?
Molly Ingersoll Oui. Une bagatelle ! On n’est peut-être pas obligés d’aller jusqu’au sur-mesure, avec une prescription ajustée au taux hormonal de chaque personne – mais si vous êtes dans telle fourchette, vous recevez telle dose, et dans telle autre fourchette, telle autre dose. Cela pourrait rester assez général. Il existe des médicaments dont la dose dépend du poids. Alors pourquoi pas des hormones ?
Si nous ne poussons pas plus loin, c’est parce que les données – toute cette recherche qui conclut à l’absence d’interaction entre un médicament et un traitement – ont été produites uniquement chez des hommes. Les femmes n’ont été incluses que très récemment dans les essais cliniques et les tests de médicaments. L’essentiel de ce que nous savons repose sur des patients et des volontaires masculins. Alors évidemment qu’on ne voit rien : cela n’a pas été testé, cela n’a pas été regardé.
Nous avons publié une étude sur les taux d’hormones stéroïdiennes chez mille personnes en bonne santé. En bonne santé, sans pathologie. Mille personnes, moitié femmes, moitié hommes, de 20 à 69 ans. Nous avons examiné 17 hormones différentes – certaines sont des hormones sexuelles comme les œstrogènes ou la testostérone, d’autres sont des hormones comme le cortisol, dont nous avons besoin tous les jours. Et l’on constate qu’il existe des différences entre les sexes chez des personnes en bonne santé, et qu’elles évoluent avec l’âge. Si cet article a été publié, c’est notamment parce que certains de ces chiffres n’étaient tout simplement pas connus. Un médecin qui apprend sur les bancs de la fac apprend des données anciennes, produites uniquement sur des animaux mâles ou sur des hommes.
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Rebecca Amsellem Vos travaux sur les infections urinaires montrent que les hommes et les femmes ne les vivent pas du tout de la même façon.
Molly Ingersoll Quand des souris femelles contractent une infection urinaire, elles développent une forte inflammation et éliminent l’infection. Cela se résout, elles vont bien. Quand des souris mâles sont infectées, cela ne se résout pas, l’infection devient chronique. Les bactéries restent aussi longtemps que nous avons observé – des semaines et des semaines, deux mois. Et c’est terrible, parce que cela induit une fibrose, cela va perturber la fonction vésicale, et probablement la fonction sexuelle, puisque l’infection gagne la prostate. Et quand nous avons administré de la testostérone à des souris femelles, nous avons obtenu la même chose : une infection chronique. Nous savons donc que la testostérone joue un rôle dans la réponse à l’infection dans la vessie.
On pourrait donc imaginer – et c’est un peu polémique à dire, parce que cela ne va pas plaire – un cas de figure où un patient présente une infection chronique qui ne répond pas aux antibiotiques, et où l’on bloquerait sa testostérone à court terme, ce qui donnerait à sa réponse immunitaire la possibilité d’éliminer les bactéries. Est-ce que cela fait peur ? Est-ce que les gens aiment parler de bloquer la testostérone ? Non, pas du tout. Mais si vous saviez qu’il s’agit d’une semaine, de deux semaines, et qu’ensuite vous êtes débarrassé d’une infection chronique, cela mériterait peut-être réflexion. Et ce ne serait pas inédit : en cancérologie, bloquer la testostérone n’a rien d’inédit. Cela a des effets secondaires. Mais quand on y pense, toutes les femmes qui prennent une contraception hormonale suppriment complètement leurs œstrogènes et leur progestérone, et personne ne s’en émeut.
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Rebecca Amsellem Ce que j’ai trouvé le plus étrange en enquêtant, c’est que lorsque les femmes ont enfin été incluses dans les essais cliniques, celles qui ne prenaient pas la pilule ont été mises sous pilule. Deux arguments contradictoires coexistent : les hormones n’ont aucun impact, mais on bloque quand même les hormones.
Molly Ingersoll Exactement. Aux États-Unis, l’argument avancé pendant des années pour ne pas inclure les femmes était de protéger leurs années de fertilité. Je comprends qu’on ne veuille pas qu’une participante tombe enceinte pendant un essai, parce que cela change évidemment les résultats, et qu’il existe un risque à administrer un médicament expérimental à un fœtus. Là-dessus, je suis d’accord. Mais sans prendre réellement en compte l’impact d’une contraception stéroïdienne, il devient très difficile de dire quoi que ce soit de ce que fait votre médicament dans ce contexte.
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Rebecca Amsellem Quels sont les principaux obstacles aujourd’hui ? Le manque de financements ? L’industrie pharmaceutique ? L’inertie institutionnelle ? Le sexisme ?
Molly Ingersoll Un peu tout cela, je crois. D’abord, il serait extraordinairement difficile de mener un essai clinique sur un médicament déjà autorisé. Personne ne veut le financer. Prenez un produit déjà approuvé, déjà sur le marché, qui n’a fait de mal à personne : il n’y aura aucun soutien, à aucun niveau, pour financer un nouvel essai qui étudierait en plus les femmes avec ou sans contraception. Cela n’arrivera pas.
Ce qui peut arriver, c’est la recherche préclinique. Il est plus facile d’obtenir des financements pour cela, surtout si vous expliquez clairement que vous voulez examiner les différences biologiques liées au sexe. C’est plus facile à financer aujourd’hui. Et si vous disposiez de données suffisamment solides pour dire : ce médicament fonctionne très bien ici et pas du tout là, vous pourriez peut-être convaincre les financeurs, et peut-être les cliniciens, de reprendre les données historiques de patients et de constater que oui, si l’on analyse tout le monde selon le sexe ou l’usage d’hormones stéroïdiennes, il y a des différences.
Pour le reste, c’est une question d’argent. Tester chez des mâles coûte tant ; tester chez des mâles et des femelles coûte tant de plus ; tester chez des mâles et des femelles pré- et post-ménopausées, davantage encore. On voit vite comment la facture grimpe. Je le constate dans ma recherche animale : quand nous avons commencé à tester les deux sexes, mon budget a doublé. Et vous avez sûrement croisé ce chiffre : moins de 1% de l’ensemble des financements de la recherche est consacré à la santé des femmes.
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Rebecca Amsellem Pourquoi cette asymétrie autour des infections urinaires n’inquiète-t-elle pas davantage le milieu médical ?
Molly Ingersoll Encore une fois, parce que je pense qu’on accorde moins de valeur à la santé des femmes. Je me souviens d’avoir dit à une clinicienne – une femme – que je travaillais sur les infections urinaires, et elle m’a répondu : « Qu’est-ce qui a changé en vingt ans ? On prend des antibiotiques et c’est réglé. » Et je me suis dit : d’accord, c’est la dernière fois que je vous vois. Mais c’est toujours ce qu’on enseigne en médecine. C’est une infection simple, on prend des antibiotiques, c’est fini.
Quand nous avons tenté de publier notre premier article sur les différences entre les sexes dans les infections urinaires, l’un des relecteurs a écrit qu’il s’agissait d’une maladie de femmes et qu’il était donc sans intérêt de l’étudier chez des souris mâles. Or jusqu’à 15% des hommes connaîtront ce type d’infection. 15%, ce n’est pas rien. Au jeu, vous ne prendriez pas ce pari s’il impliquait deux mois d’infection chronique.
Cela change, maintenant. La façon dont je le « vends » quand j’en parle en public, c’est par la biologie. Quand vous dites à des scientifiques que quelque chose est différent, ils réagissent : ah bon, comment ? Pourquoi ? C’est une sorte d’herbe à chat pour les scientifiques. Alors je dis : c’est exactement la même chose, dans un organe que tout le monde possède, et voilà à quoi cela ressemble. Et ce que l’on voit dans la vessie, on le voit aussi dans le poumon. Et dans la peau, et dans l’intestin.
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Rebecca Amsellem Est-ce lié à la féminisation de l’évaluation par les pairs ?
Molly Ingersoll Absolument, à 100%. Et à la féminisation des directions de laboratoire. Pendant ma thèse, je connaissais deux femmes qui dirigeaient un labo ; aujourd’hui, mon étage est entièrement composé de cheffes d’équipe. J’adore ça. Plus de femmes dans l’évaluation par les pairs, plus de femmes qui décident des financements, plus de gens en mesure de publier que le sexe biologique a un impact. Et le résultat, c’est qu’il y a nettement plus de financements pour cela aujourd’hui, et plus de financements pour la recherche sur les infections urinaires en général.
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Rebecca Amsellem Faudrait-il un institut de la santé des femmes à Pasteur ?
Molly Ingersoll J’en serais ravie. Et ce que j’aimerais voir, c’est qu’il soit rempli de chercheuses et de chercheurs des deux sexes. Je constate d’immenses progrès depuis dix ou quinze ans, et cela me réjouit. Mais quand je vais à des colloques – dont un la semaine dernière, il y a un déjeuner de mentorat, ou un déjeuner de réseautage pour les femmes, et seules des femmes y viennent. Les organisateurs répètent toujours que ce n’est pas réservé aux femmes. J’y suis allée, il y avait un seul homme. Et nous, les femmes, ne pouvons avancer que jusqu’à un certain point sans soutien. C’est formidable qu’il y ait plus de femmes aux postes de décision, mais nous avons besoin que des hommes disent, eux aussi : cette remarque était déplacée, cette candidate est excellente…
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Rebecca Amsellem Et politiquement, comment fait-on ?
Molly Ingersoll C’est une question d’argent, et d’argent à tous les niveaux. McKinsey a publié un rapport montrant tout ce qu’il y a à gagner dans la santé des femmes. S’il faut dire aux entreprises qu’elles pourraient décupler leurs profits, très bien. Les femmes vivent plus longtemps mais en moins bonne santé – c’est de la force de travail. Des femmes qui quittent le marché du travail, ce n’est pas bon pour la Sécurité sociale. Alors si l’argument économique est celui qui fait bouger les gens, cela me va.
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Rebecca Amsellem Si vous vous réveilliez demain dans une utopie féministe, quel détail vous le ferait comprendre, côté santé ?
Molly Ingersoll Le gaslighting médical est vraiment épouvantable. Les antidépresseurs ne devraient peut-être pas être la première chose que l’on prescrit à une femme qui a des douleurs à la poitrine. Je saurais que nous sommes dans cette utopie si tout le monde posait la question : à quoi cela ressemble-t-il chez une femme ? À quoi cela ressemble-t-il chez un homme ? Rien de plus. Il vous faudrait cinq minutes sur Internet pour voir qu’il existe des différences dans les infarctus, des différences de symptômes, des différences de réponse. Si nous nous posions déjà cette question, nous pourrions ensuite entrer dans le détail – préménopause, post-ménopause, testostérone élevée, testostérone basse, syndrome des ovaires polykystiques, où les femmes ont un taux de testostérone élevé. Quel en est l’impact ? Elles sont probablement protégées des maladies auto-immunes, mais peut-être plus exposées aux infections. Ce serait mon rêve. Simplement demander ce qui est différent.
LE SAVIEZ-VOUS ?
Focus sur… 25%
Les femmes passent 25% de leur vie en plus en mauvaise santé que les hommes. Et ce n’est pas de la fatalité biologique. Elles vivent plus longtemps, oui. Mais elles vivent aussi plus longtemps en mauvaise santé. Douleurs non diagnostiquées, traitements inadaptés, maladies mal comprises.
Ce déséquilibre ne s’arrête pas aux frontières françaises. Aux États-Unis, une enquête Gallup menée en septembre 2026 avec Pivotal (l’organisation fondée par Melinda French Gates), auprès de 5 200 adultes, révèle que 51 % des femmes déclarent avoir vécu au moins une expérience négative avec le système de santé – symptôme minimisé, erreur de diagnostic, consignes peu claires ou contradictoires – contre 39 % des hommes. Une femme sur trois (33 %) rapporte qu’un professionnel de santé a minimisé ou ignoré sa douleur, et près d’une femme sur deux (47 %) a attendu au moins trois mois pour obtenir son dernier diagnostic, dont 22 % ont attendu un an ou plus. Au Royaume-Uni, plus d’une femme sur deux (56 %) estime que sa douleur a été ignorée ou minimisée par des professionnels de santé, selon les données compilées par The Women’s Organisation – un biais qui touche encore plus durement les femmes noires. Le délai moyen de diagnostic de l’endométriose y dépasse neuf ans, et plus largement, les femmes sont diagnostiquées en moyenne quatre ans plus tard que les hommes, tous types de maladies confondus (plus de 700 pathologies étudiées).
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Combler cet écart permettrait de gagner 75 millions d’années de vie en bonne santé chaque année dans le monde, et de débloquer 1 000 milliards de dollars de PIB mondial d’ici 2040.
Ce n’est pas qu’une question de santé. C’est une question de justice.
Pour comprendre davantage pourquoi les femmes passent 25 % plus de temps malades que les hommes, découvrez le livre blanc “Changer la santé des femmes” signé par le laboratoire d’action des Glorieuses pour la Fédération Hospitalière de France.
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« C’est le stress », « C’est dans votre tête », « C’est normal pour une femme ». Ça a un nom : le gaslighting médical.
Le gaslighting médical permet de mettre des mots quand la parole d’une patiente sur sa propre douleur est mise en doute, minimisée ou renvoyée à son psychisme – sans examen approfondi.
Les chiffres, en France : selon une enquête Ipsos × Fédération Hospitalière de France (2025), 51% des femmes estiment que leurs symptômes ont déjà été minimisés ou non pris au sérieux parce qu’elles sont des femmes. Pour 42% d’entre elles, des symptômes physiques ont été attribués à des causes psychologiques ou hormonales sans recherche préalable. Le phénomène touche encore plus les femmes de moins de 35 ans (64%) et celles suivies pour des troubles de santé mentale (69%).
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Et pourtant, cette douleur n’est pas « dans leur tête ». Elle a une base biologique : les femmes disposent de mécanismes anti-inflammatoires naturels moins actifs que ceux des hommes, ce qui les rend plus sujettes aux douleurs chroniques prolongées. Mais comme cette douleur ne laisse ni marqueur sanguin ni trace à l’imagerie, elle reste facile à contester.
Les conséquences sont concrètes : aux urgences, pour une douleur abdominale aiguë, les femmes reçoivent moins souvent des antalgiques que les hommes. Pour une lombalgie chronique, l’orientation vers un spécialiste peut prendre jusqu’à six ans de plus. Un tiers des femmes rapportent un refus d’antidouleurs, d’anesthésie, ou un traitement jugé insuffisant.
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Ne pas croire une femme qui a mal, ce n’est pas neutre : une douleur non traitée s’ancre dans le corps et devient chronique. Le doute médical devient alors une prophétie autoréalisatrice.
Croire les femmes, ce n’est pas un supplément d’âme. C’est un acte médical.
Sources : Enquête Ipsos × Fédération Hospitalière de France, « Santé des femmes : quand les biais sexistes compromettent la santé des femmes », 2025 ; Etude Changer la santé des femmes, 2026.
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Le livre qu’on recommande (et qu’on fait gagner)
Nos corps politiques – Ce que le capitalisme fait à notre santé, Amélie Cadier-Loriaud (Editions du Seuil)
Pourquoi pensons-nous la santé comme un enjeu individuel, alors que nos conditions de vie et notre environnement déterminent en grande partie notre état physique et psychique ? Scandales sanitaires en série, inégalités sociales qui se creusent, système de soins qui craque : pendant ce temps, on nous vend un « capital santé » à préserver par nos propres moyens – un marché lucratif qui masque l’essentiel. Car les décisions politiques s’inscrivent dans nos corps : 30% seulement de notre santé dépend de nous, le reste relève de la loi et de choix collectifs. Médecin radiologue et doctorante en philosophie, Amélie Cadier-Loriaud signe avec ce premier essai un texte saisissant, à la croisée des sciences, de la philosophie et de la sociologie : face au culte de la performance et à l’industrie du bien-être, elle invite à rompre avec la culpabilité individuelle pour faire de la santé un bien commun – à défendre, réinventer et protéger collectivement.
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À voir : Le destin oublié de Shere Hite, pionnière de la sexualité féminine
En 1976, dans une Amérique encore largement puritaine, une étude bouleverse la vision de la sexualité féminine. Son autrice : Shere Hite, jeune new-yorkaise flamboyante et indépendante, passée par le mannequinat pour financer ses études d’histoire. Frustrée par un milieu universitaire qui ne fait pas sa place aux femmes, elle quitte Columbia pour rejoindre le mouvement féministe et décide, sans l’appui de la recherche académique, d’envoyer un questionnaire anonyme sur la sexualité à des dizaines de milliers d’Américaines. Pour la première fois, les femmes interrogées parlent sans tabou de masturbation, de clitoris et d’orgasme, bousculant nombre d’idées reçues sur le plaisir dans le rapport hétérosexuel. Après cinq ans de travail sur 3 000 réponses, le Rapport Hite fera scandale — et deviendra un succès de librairie mondial, aux côtés des études de Kinsey et de Masters et Johnson. Pour les cinquante ans de ce rapport traduit en dizaines de langues et vendu à plus de 20 millions d’exemplaires, ce documentaire revient sur le parcours remarquable et controversé de Shere Hite, entre féminisme et révolution sexuelle, et sur l’oubli injuste dans lequel elle est tombée. À travers la parole de militantes qui l’ont côtoyée et d’alliés masculins, le film met en lumière l’originalité de sa méthode — qui lui valut de violentes critiques académiques et un retour de bâton misogyne — et rappelle que son travail se voulait avant tout le recueil d’une parole collective, libre de toute norme.
Documentaire de Nicole Newnham (États-Unis, 2023, 1h)