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Il ne faut pas achever les paysans

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Jean-Louis de Montesquiou
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SOCIOLOGIE

Peasants: Makers of the Modern World (« Paysans. Les créateurs du monde moderne »), de Maryam Aslany, Bloomsbury, 2026.

Pauvres paysans, molestés par tous : l’État, la grande distribution, les consommateurs déloyaux, les écologistes et même aujourd’hui la nature déréglée. Pire encore : non seulement les paysans ont été brimés pendant des siècles, poussés à l’écart voire vers l’extinction, mais on les considère arriérés, conservateurs – comme « une entrave au progrès », selon la sociologue spécialiste du développement Maryam Aslany. Karl Marx dénonçait déjà « leur attachement fanatique à la propriété » et leur absence de conscience de classe (collectivement, ils n’étaient que « comme des pommes de terre mises dans un même sac ») ; pour lui, l’avènement de la société moderne passait donc par leur absorption dans le prolétariat. Le mot même de « paysan » a d’ailleurs fini par prendre une coloration carrément péjorative ; on lui a associé des mots désobligeants (« plouc », etc.) et aujourd’hui on lui substitue plutôt des euphémismes : agriculteurs, cultivateurs, fermiers, etc.

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Pourtant les petits paysans, ceux qui tentent toujours de maintenir leur activité et de survivre, représentent encore 25 % de l’humanité en moyenne (à peine quelques pourcents dans les pays développés mais près de 50 % en Afrique). Avec presque 90 % des exploitations agricoles de la planète, ils fournissent encore 30 % de notre nourriture (70 % si l’on inclut leur autoconsommation). Alors pourquoi leur a-t-on tourné le dos et les laisse-t-on disparaître, interroge l’auteure ? Le fait est d’autant plus choquant que – paradoxe dans le paradoxe – leurs façons culturales protégeaient les terres et du même coup la précieuse biodiversité.

Réponse : c’est la faute à l’Histoire – l’histoire économique. Au départ, l’humanité n’était composée que de chasseurs-cueilleurs, peu nombreux sur des espaces immenses. En ne travaillant que quelques heures par jour, ils se procuraient une nourriture abondante et saine, et ils étaient libres. Tout s’est gâté avec les débuts de l’agriculture, vers 8 000 av. J.-C. La population s’est mise à croître en même temps que l’espace cultivé, et les surplus nutritifs que l’agriculture produisait ont permis la constitution de puissants « empires agraires » et l’édification d’orgueilleux monuments ; en retour, ces États protégeaient (à peu près) leurs paysans. L’auteure évoque ainsi la légende de ce prince perse qui avait destitué son héritier, coupable d’avoir saccagé un champ et ruiné son possesseur. Les paysans bénéficiaient aussi d’infrastructures publiques (réseaux d’irrigation, etc.) et d’aides technologiques. Dans l’ancienne Chine, l’empereur avait par exemple construit le Grand Canal, développé de nouvelles variétés de riz et promu l’introduction de carpes pour nettoyer et enrichir les rizières. Mais le paysan était asservi à sa ferme et à ses maîtres qui le pressuraient de taxes ; il ne gardait généralement qu’à peine la tête hors de l’eau. En Europe, cet équilibre précaire a commencé à se fissurer dès la fin du Moyen Âge, en Angleterre, lorsque les possédants ont réalisé que leurs terres, encore largement accessibles aux paysans (grâce au système d’openfield et aux prés communaux), rapporteraient bien plus à nourrir des moutons fournissant de la laine aux tisserands qu’à produire des aliments. Au début du XVIe siècle, Thomas More gémissait que « les hommes sont dévorés par les moutons ». Un mécanisme était enclenché, qui conduirait jusqu’à l’achèvement douloureux de la réforme des enclosures, au milieu du XIXe. Transformée en capital financier, la terre de Grande-Bretagne perdrait alors une grande partie de sa population paysanne au bénéfice des usines de la révolution industrielle, aussi gourmande en bras qu’en fonds. L’essor du capitalisme en Europe puis ailleurs induirait par des mécanismes similaires la marginalisation progressive, mais selon des rythmes différents (plus lent en France, notamment), de la petite paysannerie contrainte de se reconvertir en prolétariat urbain – et d’abandonner ses terres aux méfaits du productivisme agricole.

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Si l’analyse historique peut paraître simpliste, l’auteure la complète d’exemples parfaitement contemporains illustrant la persistance à ce jour du conflit économique entre petits paysans et grands intérêts financiers. Au Ghana, les producteurs de cacao sont coincés entre l’État qui achète leurs récoltes à bas prix et les orpailleurs théoriquement illégaux qui polluent leurs terres. Au Maharashtra, les planteurs de canne à sucre demeurent totalement inféodés aux entreprises sucrières. Au Cambodge, on impose aux riziculteurs de nouvelles pratiques culturales plus rémunératrices qui menacent un écosystème chez eux sacralisé. Enfin, au Pérou, les cocaleros doivent naviguer entre les exigences des barons de la drogue soucieux d’augmenter la production de coca et celles de l’État qui cherche à l’endiguer… Combien de temps ces paysans-là, ou leurs semblables de par le monde, pourront-ils tenir face à la pression de l’économie de marché ? S’ils disparaissent, et leurs habitudes culturales avec eux, la planète serait davantage endommagée. « On peut juger une société à la façon dont elle traite ses paysans », déclare Maryam Aslany. La nôtre n’est-elle qu’injuste, ou carrément suicidaire ?

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Jean-Louis de Montesquiou

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