Christophe Bonneuil : « La crise écologique survient en même temps qu’une révolution ultra-libérale conduite par les plus riches de la planète »
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L’historien Christophe Bonneuil cosigne avec Renaud Bécot et Gabrielle Bouleau Les Natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France de 1940 à nos jours (La Découverte). Récompensée par le prix du livre d’écologie politique 2026, cette somme retrace des décennies d’expansion du capitalisme français, d’alertes environnementales et de tentatives – fructueuses – de les neutraliser. Un récit qui rappelle que le productivisme s’est imposé à marche forcée et que l’écologie n’a pas attendu Mai 68 et la constitution de partis politiques pour se faire entendre.
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Votre « histoire environnementale de la France » s’ancre dans une approche très matérielle des mutations sociales depuis 1945, attentive aux flux de matières, d’énergie ou de déchets. En quoi cela permet-il une nouvelle lecture de notre passé récent ?
Depuis un moment déjà, le courant de l’économie écologique (ecological economics) a rematérialisé la pensée économique, pour rompre avec une vision désincarnée de la croissance, de l’innovation ou de la compétitivité. Nous utilisons cette approche en histoire depuis plusieurs années avec Jean-Baptiste Fressoz.
On peut ainsi se rendre compte par exemple que la prospérité des fameuses « Trente Glorieuses » (1948-1973) n’est pas principalement le fruit de gains de productivité ou du transfert de méthodes d’organisation du travail en provenance des États-Unis. Aux deux tiers, elle est d’abord le résultat d’un afflux considérable de pétrole dans l’économie française, qui permet de libérer de la main-d’œuvre dans de nombreux secteurs pour la redistribuer ailleurs.
Le « miracle économique » a donc surtout consisté en une capacité, sous l’aile états-unienne, de s’approprier les ressources de la Terre. La haute croissance de l’après-guerre n’aurait ainsi pu avoir lieu sans un pétrole bon marché et les ressources tirées de l’échange inégal avec le reste du monde. Et nous montrons que cela se poursuit bien après les décolonisations.
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Le choix de faire commencer votre ouvrage en 1940 n’est pas anodin. Pourquoi avoir voulu inclure la période de l’Occupation dans votre récit ?
Vichy et l’Occupation sont une période de guerre, et donc de mobilisation totale des ressources. Il faut fournir l’Allemagne et ravitailler le pays pour éviter les révoltes. Tout cela ouvre une fenêtre d’opportunité pour des technocrates modernisateurs pour pousser des projets productivistes à la faveur du régime autoritaire de Vichy.
Ils ont alors œuvré à intensifier l’exploitation forestière, à mettre en place le remembrement de l’agriculture, à moderniser l’appareil industriel. L’histoire économique montre l’écart entre le discours de façade du « retour à la terre », traditionaliste, et la réalité productiviste et moderniste du régime.
Il y a par ailleurs une très grande continuité entre le moment Vichy et la Libération. L’épuration épargne toute une série de hauts fonctionnaires qui ont œuvré sous Vichy. On les retrouve après-guerre, à l’image de René Dumont1 et Alfred Sauvy.
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Le métabolisme de la France, c’est-à-dire l’ensemble des flux de matières et d’énergie nécessaires à la production et à la consommation, explose après-guerre. La France « se pétrolise ». Cette pétrolisation est le résultat de choix politiques.
Dans un premier temps, ce sont toutes les sources d’énergie qui sont développées : relance du charbon, barrages hydro–électriques, gaz et pétrole. D’ailleurs, les recherches ont montré que le pétrole ne se substitue pas au charbon, mais s’y additionne2. Mais ce qui est sûr, c’est que la France se pétrolise : la consommation nationale de pétrole passe de 11 millions de tonnes en 1950 à 132 millions en 1973.
Ce virage est un choix politique poussé par les États-Unis, notamment via le plan Marshall. La stratégie états-unienne consiste à organiser l’abondance fossile des pays occidentaux pour qu’ils puissent être suffisamment forts face au bloc de l’Est.
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« En 1992, le monde n’avait émis que la moitié des émissions cumulées depuis la révolution industrielle, donc à cette époque une transition en douceur aurait été plus facile qu’elle ne l’est aujourd’hui. »
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Cette pétrolisation a des effets sociaux, politiques et culturels très nets dans les années 1960. L’agriculture est remembrée, elle se mécanise et devient exportatrice. C’est aussi le moment de la construction des autoroutes. Le territoire et les paysages changent. Un géant pétrolier français se constitue, Elf (ancêtre de TotalEnergies, NDLR), et exploite la Françafrique sous l’impulsion des élites gaullistes.
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La France en vient à exploiter son territoire « plus intensément que les États-Unis », écrivez-vous. L’agriculture est l’emblème de cela et se tourne surtout vers l’exportation. Nous vivons toujours avec cet héritage ?
Jusque-là, l’agriculture avait pour fonction de capturer l’énergie gratuite du Soleil. Or, à ce moment, le secteur va devenir un système convertisseur d’énergie fossile pour produire et exporter, principalement des céréales, à grand renfort d’énergie non solaire (engrais, pesticides, carburants…).
Depuis, nous n’avons jamais réussi à faire de transition énergétique dans l’agriculture et à faire baisser sa consommation d’énergie fossile. Et depuis 2024-2025, la balance commerciale de l’agriculture est redevenue déficitaire. Le modèle qui a fonctionné à partir des années 1950 et 1960 grâce au pétrole et à la PAC (politique agricole commune, NDLR) est entré en crise.
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Comment le productivisme a-t-il muté depuis les années 1970 ?
Après 1973, le régime fordiste des « Trente Glorieuses » laisse peu à peu place à un régime néolibéral financiarisé (1973-2010) qui délocalise ou « offshorise » son empreinte environnementale vers le reste du monde.
On peut avoir l’impression que la France devient plus vertueuse sur le plan environnemental, parce qu’elle entre dans une période de faible croissance et que le nucléaire limite le recours aux énergies fossiles, mais l’empreinte matérielle3 totale – en prenant en compte notamment les importations – continue de croître. Il s’agit d’une poursuite d’un mode de vie impérial.
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Qu’en est-il aujourd’hui ?
Ce que nous constatons dans nos recherches, c’est que depuis 2009 l’empreinte matérielle de la France est en décroissance nette. Cette décroissance subie est imposée à tous les Français et en particulier aux plus pauvres. Cette période de contraction ne s’était pas produite depuis les années 1930. Elle explique en partie les situations de crise, de frustration et de ralliement populiste à l’extrême droite.
Sur un plan plus symbolique, elle signe la véritable fin économique de l’empire. La France n’est plus une grande puissance. Nous n’avons plus accès aux ressources et matériaux stratégiques aussi facilement qu’avant. Ce constat pose des questions.
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« Le drame, c’est que la crise écologique survient en même temps qu’une révolution ultra-libérale conduite par les plus riches de la planète. Dans ce contexte, si l’écologie apparaît comme inégalitaire, elle n’arrivera jamais à gagner une adhésion de la majorité. »
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Va-t-on continuer d’alimenter un discours, teinté de nostalgie coloniale, selon lequel la France doit être une grande puissance ? Au risque de justifier des violences impériales du type de celles de Trump ou Poutine. Ou bien peut-on assumer ensemble que la France est une petite puissance, certes, mais qui peut être heureuse et exemplaire, en partageant de façon juste les ressources et les richesses.
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On croit parfois que l’écologisation de la société est récente. Mais les bouleversements des « Trente Glorieuses », loin de faire l’unanimité, ont fait naître très tôt des contestations. D’où viennent ces mobilisations ? Qu’annoncent-elles ?
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Chaque phase du capitalisme transforme le territoire. Lors de la période fordiste (1945-1973), on aménage l’espace pour produire. Le monde rural est vidé de sa population pour devenir une usine à produire de la biomasse.
Dès les années 1960, lorsque De Gaulle se rend dans la Beauce, des associations de parents d’élèves protestent déjà contre les fermetures de classes dans les villages. On a aussi le cas des contestations à Tignes (Savoie) où il faut plus de CRS que de manifestants pour parvenir à construire un barrage hydro-électrique. Une sorte de ZAD a donc existé autour de 1950, avec des actions de sabotage.
Ce ne sont pas forcément des luttes qui sont fédérées et donnent lieu à un discours national cohérent. Le mouvement écologiste ne se structure que dans les années 1970 mais des formes de résistances émergent auparavant. Elles s’opposent à la dépossession que constitue le nouveau mode de vie du salariat urbain axé sur la consommation plutôt que l’autoproduction vivrière.
Cette écologie populaire ne trouve pas encore sa formulation politique, même si elle s’accompagne d’une critique culturelle portée par des figures comme Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Boris Vian, mais aussi la science-fiction de René Barjavel, les films de Jacques Tati, ainsi qu’une partie des surréalistes et des situationnistes. Nous avons ainsi documenté qu’avant 1968, en plein bouleversement modernisateur, il y a des lésés, des vaincus qui déjà se font entendre.
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Votre ouvrage revient sur les stratégies qui ont marginalisé les critiques écologistes et fait obstruction aux tentatives de régulation. Un ministère délégué à l’environnement est créé en 1971. En quoi s’agit-il selon vous, paradoxalement, de freiner toute avancée environnementale ?
En 2021, Emmanuel Macron a célébré le 50e anniversaire de la création du ministère de l’environnement en se félicitant que l’État l’ait créé avant même que l’écologie n’existe dans la société civile. Il y aurait là un geste pionnier de la part des élites, qui auraient été en avance sur le peuple. Ce récit est historiquement faux, et tend à dépolitiser le passé en invisibilisant les contestations de l’époque.
Nous montrons qu’avant 1968 il y avait des formes de réflexivités environnementales et des luttes socio-environnementales, mais aussi et surtout que les pouvoirs en place ont cherché à les marginaliser. Par exemple, en 1963, le livre de Rachel Carson, Printemps silencieux, est traduit en France et met en accusation les pesticides.
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Le ministère de l’agriculture va alors tout faire pour qu’on n’en parle pas et éviter de réguler les pesticides. Le ministère interdit, dans une circulaire de 1964, à tous ses fonctionnaires et organes de presse de parler positivement du livre. Il y a un travail d’obstruction, de freinage, de disqualification systématique dans les années 1960.
La création du ministère « de la protection de la nature et de l’environnement » en 1971 s’inscrit dans cette logique. La question environnementale est alors en train d’exploser aux États-Unis et dans les arènes internationales. En créant ce ministère, l’État français cherche à reprendre la main face à une situation qui devient de plus en plus critique.
La France arrive au Sommet de la Terre en 1972 en freinant des quatre fers. Les États-Uniens souhaitent de nouvelles normes anti-pollution sur les voitures et la France considère que c’est une ruse de l’Oncle Sam pour entraver les exportations françaises et protéger son marché. Le discours du ministère consiste à dire que pour protéger la nature il faut de la croissance, parce qu’il faut développer des technologies de dépollution, financer la création de parcs… et que cela coûte cher. Le ministère organise un contre-feu pour défendre la croissance quand paraît en 1972 le fameux rapport Meadows sur « Les limites à la croissance ».
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Ce sont à l’époque les États-Unis qui poussent le plus pour l’adoption de législations internationales, au point que certains parlent de Washington comme de « la Mecque de l’environnement ». Pourquoi ?
Pour gagner les élections de 1968, Richard Nixon lâche du lest sur l’environnement, dans un contexte de contestations contre la guerre du Vietnam et de lutte pour les droits civiques. Il espère ainsi capter une partie de l’électorat jeune. Il se dit également qu’être les premiers à mettre en place des normes environnementales sera bon pour les capacités exportatrices du pays.
Il y a aussi cette idée qu’il y a des marchés à créer, dans la dépollution notamment. Pour des raisons en partie politiciennes donc, Nixon crée l’EPA (l’agence de l’environnement états-unienne, NDLR) et fait adopter des normes de pollution de l’air très restrictives par rapport à ce qui se passe ailleurs dans le monde.
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La question du changement climatique n’est pas récente et s’impose dès les années 1980. C’est l’âge d’or de la diplomatie climatique. Mais rapidement, les multinationales entrent en scène pour saper toute velléité régulatrice. Quelles forces s’agitent alors en coulisses ?
Depuis une dizaine d’années, les historiens, les activistes et les juges se sont penchés sur les archives des multinationales pétro-gazières. On s’est aperçu qu’il y avait eu un travail de déni du réchauffement anthropique, et plus largement d’obstruction aux politiques climatiques, alors que dès les années 1970 une major pétrolière comme Exxon disposait de modèles climatiques qui prédisaient une hausse de 3 °C d’ici à 2050.
Ils savaient parfaitement ce qui allait se passer. Quand la perspective d’une régulation apparaît, les pétroliers adoptent un discours climato-négationniste. Au milieu des années 1980, via une organisation, l’Ipieca, les entreprises européennes Elf, Total, ENI, Shell et BP se mettent au diapason des majors états-uniennes à l’approche du Sommet de la Terre de Rio (1992).
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Leur idée est d’éviter toute politique de réduction des émissions, alors qu’on parle d’une cible de - 20 % d’ici à 2005, et de la création d’une taxe sur le carbone pour aider la transition des pays du Sud. Les pétroliers organisent une diplomatie parallèle auprès des États-Unis et des pays du Golfe notamment. Cette diplomatie parallèle conduit à l’abandon du projet de taxe carbone européenne.
Le commissaire européen chargé de l’environnement, Carlo Ripa di Meana, furieux, démissionne. L’Europe se retrouve sans son commissaire à Rio, où parade George H. W. Bush qui affirme qu’on ne va pas remettre en question le mode de vie états-unien. L’affaire est pliée. À ce moment-là, on perd trente à quarante ans dans la lutte contre le réchauffement. En 1992, le monde n’avait émis que la moitié des émissions cumulées aujourd’hui depuis la révolution industrielle, donc à cette époque une transition en douceur aurait été plus facile qu’elle ne l’est aujourd’hui.
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Nous vivons aujourd’hui une période de « backlash anti-écologiste », mais ce moment nouveau a, lui aussi, ses précédents…
Dès que l’écologie prend un peu d’espace, elle génère des paniques morales chez certaines élites. Elle est combattue par des gens dont le modèle idéologique est celui de la croissance et par des intérêts économiques qui mettent en place des contre-feux.
Sous Ronald Reagan, l’idée est d’« étrangler les écologistes », de leur mener une guerre culturelle, notamment à travers le wise use movement4, lancé par un de ses conseillers. En France, dès les années 1970, une partie du gaullisme autoritaire s’inquiète déjà des « écolos décroissantistes ». Des militants du service d’action civique (SAC) de Charles Pasqua vont casser la gueule à des anti-nucléaires à Fessenheim.
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Mais le grand moment de panique morale a lieu entre 1988 et 1993. L’écologie monte. Brice Lalonde (ancien animateur des Amis de la Terre et candidat vert à la présidentielle de 1981, NDLR) est au gouvernement. Les écolos font 15 % aux régionales de 1992. Une partie des éléphants du PS et des intellectuels productivistes commencent à se positionner contre une écologie jugée irrationnelle.
Des centaines de savants et intellectuels français signent l’appel de Heidelberg, juste avant le Sommet de Rio de 1992, qui dénonce des écologistes hostiles à la croissance et à la techno-science, jugées seules capables de résoudre les problèmes environnementaux. On découvrira ensuite que cet appel a été téléguidé par les industries du tabac et de l’amiante.
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Un deuxième moment de backlash intervient au début des années 2000 quand Jacques Chirac veut inscrire le principe de précaution dans la Constitution. Une partie de l’UMP (le parti présidentiel, NDLR) va se battre contre cela. Au même moment, le mouvement Chasse, pêche, nature et traditions dénonce une « écologie punitive », un terme repris par une partie de la droite, et même par Ségolène Royal quand elle sera ministre.
Cette « écologie punitive » est depuis devenue un lieu commun dans l’espace public. Enfin, depuis quelques années, alors qu’elle se positionnait très peu sur ces questions, l’extrême droite a senti qu’il y avait un marché à prendre. Elle est devenue le chantre de l’anti-écologie. On observe dans le monde et en France une convergence entre les élites économiques du capitalisme, les idéologues ultra-libéraux et l’extrême droite autour de stratégies pour faire reculer les régulations environnementales. Au Parlement européen, l’anti-écologisme est devenu un des ciments de l’union des droites.
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L’extrême droite n’est pas la seule à porter l’idée que l’écologie se fait contre le peuple. Des intellectuels critiques, ancrés à gauche, font le constat du caractère inégalitaire de nombreuses politiques menées au nom de l’écologie.
Je suis assez convaincu par les travaux du sociologue Jean-Baptiste Comby et du groupe de recherche « Classes vertes », qui montrent que l’écologie telle qu’elle est aujourd’hui pensée et mise en œuvre dans les institutions est une écologie des élites, basée sur l’expertise, sur les solutions de marché et sur la culpabilisation des individus dans leurs pratiques quotidiennes.
Cette écologie a tendance à considérer que le peuple est coupable et nourrit un backlash aujourd’hui exploité par l’extrême droite.
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Ce long travail de sape contre l’écologie, mené à différents niveaux, a fonctionné. À ce titre, vous parlez de l’agriculture comme d’un « laboratoire de la désécologisation de l’action de l’État ». Comment cela se traduit-il aujourd’hui ?
Cela a bien été montré par des chercheurs comme le politiste Sylvain Barone5. La hausse du prix des matières premières et le fait que la France soit une puissance exportatrice en déclin génèrent un discours de défense de la souveraineté agricole et une demande de déréglementation de la part des syndicats agricoles majoritaires.
On attaque l’Office français de la biodiversité. Un populisme fascisant fabrique les « écolos » comme ennemis des « agriculteurs » – en cachant le fait que les gros agriculteurs, liés aux géants agro-alimentaires, n’ont pas les mêmes intérêts que les petits. Il se joue quelque chose de fort qui ressemble beaucoup à un trumpisme à la française.
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Cet affrontement préfabriqué intervient alors que le compromis social des années 1960, celui d’une agriculture productiviste mais familiale et à taille humaine, est en crise. Les éleveurs de taille moyenne du Sud-Ouest, les maraîchers, et même les céréaliers cultivant 100 à 300 hectares sont dans le rouge et disparaissent.
Les départs à la retraite sont massifs. L’avenir se joue entre deux scénarios possibles : soit on va vers des exploitations financiarisées ou des « entreprises de travaux agricoles » exploitant des milliers d’hectares (avec des machines autonomes, des drones et toujours plus de pesticides) ; soit une nouvelle politique agricole et alimentaire installera des centaines de milliers d’agricultrices et d’agriculteurs sur des exploitations à taille humaine, produisant une alimentation locale, stoppant ainsi le creusement du déficit de la balance commerciale, et réduisant les inégalités sociales et de santé, avec par exemple des cantines gratuites et bio.
Bref, un nouveau pacte social entre agriculture et société est à construire sous peine de subir un ultra-productivisme en roue libre.
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Comment la « crise d’intelligibilité du monde » que vous évoquez empêche-t-elle l’identification des causes du changement climatique, de l’artificialisation des sols et des dégâts du productivisme agricole ?
On se retrouve dans une situation paradoxale. La crise environnementale, qu’on pouvait voir comme encore lointaine dans les années 1970, voire réservée aux pays du Sud, nous impacte désormais de plein fouet. Cet été, il y a eu des dizaines de milliers de réfugiés climatiques hébergés en urgence dans des gymnases. On sent les effets du réchauffement climatique dans notre corps social et biologique. En même temps, plus la crise nous frappe, plus les écolos sont attaqués.
Dans un contexte de post-vérité et de populisme, la survenue de catastrophes environnementales ne suffit pas à rallier automatiquement la société à un projet de démocratie écologique. Il faut comprendre qu’on peut être à la fois être victime du réchauffement climatique et anti-écolo.
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On ne peut donc pas compter uniquement sur la catastrophe pour écologiser la société. Un travail politique est nécessaire pour que ces désastres débouchent sur une volonté de métamorphose écologique et sociale de la société française.
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Votre ouvrage n’est pas très optimiste, vous l’avouez vous-même. Comment rompre avec l’obstruction qui entrave les politiques environnementales ? Comment reprendre en main notre destin climatique ?
Le drame, c’est que la crise écologique survient en même temps qu’une révolution ultra-libérale conduite par les plus riches de la planète. Dans ce contexte, si l’écologie apparaît comme inégalitaire, elle n’arrivera jamais à gagner une adhésion de la majorité.
Les gens sont prêts à évoluer s’ils ont le sentiment que l’État les protège et que les riches sont mis à contribution. Il faut inventer un nouveau pacte dans lequel on montre que l’effort est partagé. La convention citoyenne sur le climat a démontré que des Français, issus de tous les milieux, d’obédiences religieuses ou politiques diverses, vivant dans des territoires différents, peuvent adhérer à une transition si on les met dans un contexte où ils se forment et discutent.
Si ces expériences-là, preuve de l’intelligence collective populaire, n’étaient plus piétinées par des élites s’accrochant au pouvoir, si les mesures de politique environnementale, sanitaire et climatique amélioraient la vie des 50 % les moins aisés de la population, peut-être qu’une révolution écologique deviendrait réalité.
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Christophe Bonneuil
Directeur de recherche au CNRS, il enseigne l’histoire environnementale à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a publié de nombreux ouvrages, dont L’Événement Anthropocène (Seuil, 2013), co-écrit avec l’historien Jean-Baptiste Fressoz, et Une autre histoire des « Trente Glorieuses », avec Céline Pessis et Sezin Topçu (La Découverte, 2013).
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Économie écologique
Née dans les années 1990, l’économie écologique, conceptualisée par un inspirateur des mouvements de la décroissance, l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, est une branche de l’économie fondée sur une approche interdisciplinaire. Critique du modèle économique capitaliste actuel qui ignore les limites planétaires, ce courant considère, au contraire, que l’économie dépend d’un système plus grand – dont elle fait entièrement partie : la biosphère.
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Le régime fordiste
Prolongement du taylorisme, le fordisme est né dans les années 1910, lorsque Henry Ford (1863-1947), alors à la tête d’une entreprise automobile, modifie en profondeur l’organisation du travail de ses usines. Ce système, basé sur une production et une consommation de masse (via le travail à la chaîne et une standardisation des produits) s’essoufle après le premier choc pétrolier en 1973.
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Notes
1. Dumont, premier candidat écologiste à la présidentielle en 1974, a été auparavant un fervent défenseur des politiques productivistes en agriculture. Sous l’Occupation, il a contribué à une revue vichyste traitant de politique agricole, avant de devenir un critique radical de l’idéologie de la croissance, sous l’influence notamment du rapport Meadows.
2. Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, coll. « Essais Écocène », 2024.
3. L’empreinte matérielle totale prend en compte les flux de matières premières incorporées dans les biens transformés importés ou exportés.
4. Opposé aux réglementations environnementales aux États-Unis, le wise use movement est une coalition mêlant à la fin des années 1980 conservateurs et libertariens, intérêts industriels et particuliers, dans la défense et l’expansion des droits de la propriété privée, notamment sur les terres. Voir Laure Teulières, Steve Hagimont et Jean-Michel Hupé, Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? (Seuil, 2025), et notamment la première partie « La matrice étatsunienne du greenbacklash ».
5. Sylvain Barone, L’Eau. Une affaire d’État, Raisons d’agir, 2024.
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