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Pierre Larrouturou : « L’élection d’avril 2022 doit permettre de changer la donne, profondément »

Pacte climat-emploi-pouvoir de vivre, séparation des banques, bouclier social, semaine de quatre jours… L’économiste, député européen Nouvelle Donne et candidat à l’élection présidentielle, détaille son projet.

« Les systèmes tiennent souvent plus longtemps qu’on ne le pense, mais ils finissent par s’effondrer beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine. » En 2012, quand l’ancien chef économiste du Fonds monétaire international (FMI), Kenneth Rogoff, tire la sonnette d’alarme, c’est d’un possible effondrement du système financier mondial qu’il s’inquiète. Mais nous savons tous que le risque est plus global : crise climatique, crise sociale, crise démocratique et crise de l’Europe… Dans tous ces domaines, on approche d’un point de non-retour, d’un point de basculement.

Selon une étude [financée par l’ONG Avaaz] s’appuyant sur un sondage réalisé entre mai et juin 2021 par l’institut Kantar auprès de 10 000 jeunes âgés de 16 à 25 ans dans dix pays dont la France, 74 % des jeunes trouvent le futur « effrayant ». En raison du dérèglement climatique, « 39 % hésitent à avoir des enfants ».

Nos enfants ont raison d’être inquiets mais nous sommes des millions à être convaincus qu’il existe des solutions : une société nouvelle, plus juste, plus équilibrée et plus durable est prête à naître des ruines de l’ancien monde. A condition d’unir nos forces pour la construire.

Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique. Ce n’est pas en améliorant la monarchie qu’on a inventé la République. Ce n’est pas en mettant quelques rustines à un système qui menace ruine qu’on évitera le chaos. L’élection d’avril 2022 doit permettre de changer la donne, profondément. En France comme en Europe.

Sur le climat, beaucoup de dirigeants n’ont visiblement pas compris l’urgence : le nombre d’événements climatiques extrêmes a déjà été multiplié par cinq en cinquante ans. Si rien ne change, la France pourrait subir, après 2050, des canicules à répétition, avec des records à 54 ou 55 degrés. Rien qu’en Europe ces canicules pourraient faire 150 000 morts par an.

Pour éviter le pire, il est temps de déclarer la guerre au dérèglement climatique. C’est la seule guerre qui ne fera aucun mort mais va éviter des millions de victimes. C’est la seule guerre qui peut rassembler les peuples au lieu de les diviser. Le nerf de la guerre, c’est l’argent. Pour isoler des millions de maisons, développer des transports en commun sur tous nos territoires, investir massivement dans les énergies renouvelables et la recherche, pour aider nos agriculteurs à changer de pratiques, il faut trouver des sommes considérables. En novembre 2020, le Parlement européen avançait des solutions concrètes. L’une des plus importantes, et la plus rapide à mettre en œuvre, était la création d’une taxe sur la spéculation qui « malgré le Brexit, pourrait rapporter 57 milliards par an », selon le rapport 2020 du Parlement européen sur le plan d’investissement pour une Europe durable (article 37).

« Taxe sur les transactions financières »

Fin 2020, la Commission européenne affirmait qu’elle souhaitait que « la négociation sur la taxe sur les transactions financières soit finie avant la fin 2022 » et qu’il n’était pas nécessaire de réunir l’unanimité des Etats membres : une coopération renforcée à neuf pays suffit pour créer cette taxe. Hélas, la France bloque la négociation. On en trouvera la preuve sur le site changerladonne2022.fr : la lettre du ministre autrichien des finances qui déplore que la France « exonère 99 % des transactions » et qui affirme que l’Autriche quittera la négociation si c’est « la vision française » qui l’emporte.

C’est le même Emmanuel Macron qui, à Bruxelles, bloque la création d’une taxe sur la spéculation et qui, à Paris, refuse l’essentiel des propositions de la Convention citoyenne pour le climat en prétextant qu’elles coûtent trop cher. Il y a quelque chose d’obscène à dire qu’il n’y a pas d’argent pour le climat et pour les hôpitaux alors que les marchés financiers caracolent à des niveaux jamais vus : avant le krach de 2008, le Dow Jones culminait à 14 000 points. Il dépasse aujourd’hui les 35 000 !

Heureusement, l’histoire n’est pas finie : c’est la France qui préside l’Union européenne du 1er janvier au 30 juin 2022. Si Emmanuel Macron reste à l’Elysée, cette présidence ne permettra aucune avancée réelle. Certes, dans son discours de la Sorbonne le 26 septembre 2017, il exposait un projet très intéressant pour l’Europe. Mais en défendant toujours les positions du lobby bancaire et en humiliant publiquement bon nombre de ses alliés (« les Allemands doivent rompre avec leur fétichisme », affirmait-il devant tous les dirigeants allemands quand il recevait le prix Charlemagne, le 10 mai 2018, à Aix-la-Chapelle), il s’est mis à dos bon nombre de décideurs…

Si l’élection d’avril prochain permet de confier la responsabilité du pouvoir à une équipe nouvelle, capable de dialoguer avec les autres capitales pour servir nos objectifs communs (au premier rang desquels le climat), il est possible d’organiser, dès le mois de mai, un sommet extraordinaire en invitant les 26 autres dirigeants européens dans la Maison Jean-Monnet, et de relancer toutes les négociations aujourd’hui bloquées par Emmanuel Macron.

Voter une vraie loi sur le climat

Comme rapporteur général du budget 2021 de l’Union européenne, j’ai pu dialoguer avec un certain nombre de dirigeants à Bruxelles, Berlin, Francfort, Rome, Madrid, Varsovie et Lisbonne. Nombre d’entre eux seraient très heureux de voir se débloquer au plus vite quelques négociations cruciales pour notre avenir (taxe sur la spéculation, sortie rapide des énergies fossiles, lutte contre l’« ubérisation » des emplois…). A commencer par nos amis sociaux-démocrates et écologistes allemands, qui cherchent des financements pour accélérer la sortie du charbon sans augmenter la dette. Si l’on sait que des financements massifs vont bientôt arriver, il sera possible, dès juillet 2022, de voter une vraie loi sur le climat. Sur tous nos territoires, dans le bâtiment, les transports en commun et les énergies renouvelables, les entreprises pourront commencer à recruter et former toutes celles et ceux qui, durant vingt ans, vont transformer notre économie pour gagner la bataille du climat.

Ainsi financée par des aides européennes, une vraie loi sur le climat peut créer 900 000 emplois en France. Elle peut aussi améliorer très nettement le pouvoir d’achat, le pouvoir de « vivre », du plus grand nombre : « Ça fait trois ans qu’on a isolé mon HLM, m’a confié un père de famille. Ça change tout : on a moins chaud l’été, moins froid l’hiver, et je gagne 800 euros chaque année sur mes dépenses de chauffage. »

En avril 1951, l’Europe est née avec la signature du traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). En 2022, elle peut renaître avec un vrai « pacte climat-emploi-pouvoir de vivre ». C’est aussi au niveau européen qu’il faut agir pour nous protéger de la prochaine crise financière. Kenneth Rogoff n’est pas le seul à s’inquiéter : en 2016, le FMI affirmait craindre une nouvelle crise « qui pourrait faire dix fois plus de dégâts que celle de 2008 ».

On l’a dit : la spéculation atteint des niveaux jamais vus. Pour éviter qu’un tsunami financier ne déboule très violemment dans l’économie réelle, il est urgent de construire un mur le plus étanche possible en décidant enfin d’une vraie séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires. Ce fut l’une des premières réformes adoptées par le président américain Theodore Roosevelt après la crise de 1929. Elle a permis de connaître soixante années sans crise financière. Une directive européenne était prête en 2014 pour mettre en œuvre cette séparation des banques. Le lobby bancaire a tout fait pour la bloquer. Il faut aujourd’hui l’adopter au plus vite.

Projet d’Europe sociale

Il faut aussi construire un bouclier social qui permettra de limiter la hausse du chômage et de la pauvreté en cas de récession. En 2007, deux ans après le non français au référendum sur le projet de constitution européenne, Angela Merkel avait proposé de compléter les traités européens par « un protocole social », mais Nicolas Sarkozy s’y était opposé. Il est urgent aujourd’hui de donner un contenu concret au projet d’Europe sociale, comme nous le proposions déjà avec Michel Rocard et Stéphane Hessel dans l’article « 5 critères pour l’Europe sociale » publié dans Le Monde du 8 juin 2004.

Pour être pionnière d’un nouveau modèle social post-Covid, la France doit relancer la négociation sur la semaine de quatre jours. Comment passer à quatre jours sans baisser les salaires ni augmenter les coûts de production ? Si l’entreprise passe à quatre jours (de façon souple) et crée au moins 10 % d’emplois nouveaux en CDI, elle arrête de payer les cotisations chômage. On peut lire à ce propos sur le site Semainede4jours.fr la démonstration de Patrick Artus, directeur des études à la Caisse des dépôts, qui affirmait : « Caisses de l’Etat, caisses de chômage et caisses de retraites… Le système Larrouturou est équilibré pour tous les acteurs. »

Quelque 400 entreprises sont passées à quatre jours avec succès : Mamie Nova, Fleury Michon, Brioches Pasquier, les Ducs de Gascogne, mais aussi des entreprises moins connues, de toutes tailles et de tous secteurs. Partout, on s’est heurté à des difficultés d’organisation mais, partout (à une exception près), on a su régler ces difficultés et le bilan a été très positif, avec un recul de l’absentéisme et, souvent, un meilleur accès à la formation, un recul des inégalités entre femmes et hommes et des gains importants en qualité de vie. Le Covid-19 a fait évoluer notre rapport au travail : un sondage Ipsos publié le 10 février indique que 62 % des Français sont favorables à la semaine de quatre jours (12 % jugent que cette mesure va « vraiment dans le bon sens et 50 % « plutôt dans le bon sens »). Un mouvement général vers la semaine de quatre jours pourrait créer 1,6 million d’emplois.

Bonne nouvelle ! On peut créer 900 000 emplois avec le pacte européen pour le climat selon l’Ademe (Agence de la transition écologique), et 1,6 million d’emplois avec la semaine de quatre jours. On doit aussi créer des emplois dans la santé, la police et la justice… Et, si l’on crée plus de 2,5 millions d’emplois, ce seront 2,5 millions de nouveaux cotisants pour les retraites. Il n’y aura aucune raison de baisser le niveau de vie des retraités comme Emmanuel Macron souhaite le faire s’il est réélu.

Pacte climat-emploi-pouvoir de vivre, séparation des banques, bouclier social et traité social européen, semaine de quatre jours… Voilà les poutres maîtresses d’un nouveau contrat social qui peut éviter le chaos et rassurer tous les jeunes qui craignent un avenir effrayant. Notre pays n’a jamais été aussi riche, humainement et économiquement. Nous avons tout pour vivre heureux. Au nom de quoi devrions-nous renoncer à notre droit au bonheur ?

Une version développée et illustrée de graphiques de cette tribune est disponible sur ChangerLaDonne2022.fr

Pierre Larrouturou est député européen Nouvelle Donne, rapporteur général du budget 2021 de l’Union européenne. Compagnon de route de Stéphane Hessel et Michel Rocard, avec qui il avait créé le collectif Roosevelt 2012, il est aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle dans le cadre de la Primaire populaire.

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