» Agent de liaison à 20 ans dans le massif du Vercors «

Antoine Bordignon, FFI résistant dans le Vercors, a reçu la Légion d’honneur en juillet 2014 des mains de Manuel Valls.
Le sergent-chef Antoine Bordignon, 93 ans, résistant du Vercors, Chinonais depuis quatre ans, sort du silence.
Cet Italien d’origine est venu témoigner sur sa vie de résistant aux élèves du lycée Cugnot, mardi.
« À l’avènement de Mussolini et des chemises noires en Italie en 1922, mes parents émigrent en France et s’installent dans la Meuse. Je nais à Bouligny. La famille est naturalisée en 1934. Mais le 22 juillet 1940, Raphaël Alibert, premier Garde des sceaux du gouvernement de Vichy, instaure des lois xénophobes. Le retrait de la nationalité française s’applique à l’automne 1940. Nous sommes dénaturalisés… Comme tant d’autres familles. »
« À 20 ans, je deviens mobilisable par les forces italo-germaniques. Je rejoins le réseau de résistance de l’usine où je travaillais en 1943. Je me sentais français et voulais défendre ma patrie d’adoption trahie par Pétain. Mon frère Robert me suit. Adieu l’examen professionnel. Un ancien copain d’école est milicien dans le village. Nous prétextons la fabrication de charbon de bois pour être dans les montagnes. »
« Cantonné au sud de Corrençon en mars 1944, le camp n°2 (le C2) vient renforcer le C12. Les premiers arrivants couchent sur des branches, roulés dans des couvertures. Sur la cinquantaine, beaucoup ont 20 ans à peine. À l’été 1943, nous vivons en forêt profonde par mesure de sécurité. L’isolement, les difficultés de ravitaillement, l’inoccupation nous rend très tristes et nous plonge dans une monotonie quotidienne ».
« Les paysans prennent des risques en nous hébergeant. En 1944, ils paieront leur aide de leurs vies. »
Antoine Bordignon, devenu Blachon, est surnommé « Mireille », du prénom de sa fiancée, également résistante. « À vingt ans, dans le massif du Vercors, je suis agent de liaison. Mes missions : porter des plis entre les camps 1 et 3 et donner des consignes à la résistance civile. L’hiver 1944, le froid, la faim, l’inactivité mettent le moral à zéro. Je quitte le camp pour aller rejoindre les groupes francs aux Chambarans, entre Grenoble et Lyon. Mon frère, lui, échappe au massacre du Vercors. »
« Après maintes interventions, le 24 août, nous libérons les prisonniers du fort Montluc, à Lyon, où sévissait le tortionnaire nazi Klaus Barbie. Par la suite, j’ai serré la main du Général de Gaulle. »
« 73 ans après, j’apprends qu’un compagnon de groupe était un infiltré allemand ! Je suis fier d’avoir participé. C’est vraiment dommage que les politiques n’aient pas été assez vigilants pour bâtir une société plus humaine à la suite de tout cela… »
APPIS
Vercors, versant Wehrmacht.
Volker Schlunk, fils d’un soldat allemand mort en France en 1942, enquête depuis vingt ans sur la tragédie de juillet 1944 en traquant les anciens de la 157e division. Des hommes qu’il tente de mettre face à leur responsabilité.
Le regard est ardent, la voix est forte et inquiète, les traits tourmentés, comme ceux d’un homme éprouvé par une trop longue bagarre intérieure. Volker Schlunk reçoit au coeur de Strasbourg dans l’appartement de sa compagne, professeur d’art, fille d’un résistant suisse communiste, parti se battre volontairement dans le Vercors et qui, en récompense, a été interdit de séjour en Suisse après-guerre. Volker a dit qu’il avait besoin qu’elle soit là quand il parlerait de son affaire. Car son père à lui, soldat de la Wehrmacht, tué en Normandie, «était dans le camp des méchants». Il l’appelle «papa 1» parce que «papa 2», c’est le meilleur ami de papa 1, qui a épousé sa veuve en 1947 : elle n’en voulait guère, mais pour nourrir ses trois enfants dans l’Allemagne détruite, elle n’a pas eu le choix.
Né en 1942, résident en France depuis quarante ans, Volker Schlunk est un Allemand en colère : «Ma génération n’y est pour rien, mais c’est elle qui a fait le travail de culpabilité. Eux, la génération d’avant, ils n’ont fait aucune autocritique.» Devant lui, il a posé un gros classeur, fruit de vingt ans d’enquête sur le Vercors et aussi trois carnets de notes de son père, philosophe et théologien qui lisait Voltaire et Montaigne, mais qui, devenu lieutenant, rédigeait pour ses soldats des cours sur «la juiverie». Quand il a grandi, Volker a voulu savoir : «Qu’avez-vous fait, qu’avez-vous pensé ?» Mais sa mère et papa 2 n’ont pas su répondre : «Ils se sentaient coupables et se déclaraient innocents.» Un jour, il découvre que son parrain, celui-là même qui lui a offert une girafe en peluche, a siégé dans les tribunaux d’expropriation des juifs. «Il s’appelait Edmund de Chapeaurouge. Après la guerre, en tant que membre du conseil d’Etat de Berlin, il a participé au jugement qui a interdit la fonction publique (Berufsverbot) aux communistes et gauchistes, notamment à une jeune juive.» Alors, pour canaliser sa colère, il décide de recueillir le témoignage des soldats allemands engagés dans le Vercors en juillet 1944.
«Le ciel était avec eux»
Vassieux-en-Vercors, 21 juillet 1944. Chargé de mettre fin à l’insurrection du Vercors, le général Pflaum a disposé autour du massif les bataillons de la 157e division allemande, une division de réserve constituée de jeunes recrues (moyenne d’âge à l’époque : 17 ans et demi) venues des campagnes bavaroises ou autrichiennes. Au sud, les troupes montent vers le col du Rousset ; au nord, elles avancent par Lans et le Royan ; à l’est, les chasseurs alpins partent à l’assaut des sentiers muletiers vertigineux. Enfin, à Lyon, 200 chasseurs parachutistes montent dans une quarantaine de planeurs, direction Vassieux et La Chapelle, en plein coeur de la forteresse que l’on croyait imprenable ; au dernier moment, le chef des SS à Lyon, Werner Knab (supérieur direct de Klaus Barbie) a décidé de se joindre à l’escadrille.
S’ouvre alors la page la plus noire du Vercors. «Soudain, un bombardier nous a mitraillés. On n’a pas eu le temps de réfléchir, ça tirait de partout. Il faisait un beau soleil, on aurait dit que le ciel était avec eux», se souvient Edouard Renn, qui, avec d’autres jeunes du lycée polonais de Villard-de-Lans, a rejoint le maquis en juillet 1944. A Vassieux, il travaillait à préparer la piste d’atterrissage destinée à l’arrivée des renforts alliés, mais ce furent des planeurs allemands qui se posèrent ce matin-là. En deux jours, les Allemands tuent 100 combattants et 70 civils, parmi lesquels des vieillards et des bébés. Des familles sont enfermées dans leurs maisons et brûlées vives. Des maquisards sont pendus et mutilés. Sur les 150 maisons du village, 140 sont complètement détruites par les bombardements ou incendiées à la main. Pour prix de son martyre, Vassieux deviendra «ville compagnon de la Libération», honneur rare qui n’a échu qu’à quatre autres villes : Paris, Nantes, Grenoble et l’île de Sein.
Les récits français ont pris l’habitude d’affirmer que l’on ne dispose d’aucune version allemande de la bataille du Vercors. Parce qu’il est un jour allé y faire de la spéléologie, Volker Schlunk a décidé qu’il serait l’homme qui comblerait cette lacune. «Pour moi, c’était la montagne interdite. D’après les livres, je m’imaginais que les Allemands qui avaient combattu là-bas étaient tous nazis.» Il rencontre le chasseur de nazis Simon Wisenthal et, l’été 1986, avec l’intuition que l’assassin revient toujours sur le lieu de son crime, il s’installe à Vassieux, à la terrasse du café, en face du monument aux morts. «Au bout d’un moment, une Mercedes avec des plaques allemandes est arrivée. Un monsieur avec des cheveux blancs est descendu et a pris quatre photos du monument aux morts. Il est allé au musée et, avant de partir, il a repris quatre photos. Je lui ai parlé. Il n’était pas dans le Vercors pendant la guerre, mais il était envoyé par un ami, le pilote d’un des planeurs. J’ai relevé son numéro d’immatriculation.»
S’engage une traque fantastique, qui, de fil en aiguille, conduit Volker Schlunk jusqu’à Fritz Schäfer, le chef des parachutistes débarqués en planeurs, qui a reçu après la guerre l’une des distinctions militaires les plus élevées. Un beau jour, tremblant d’angoisse, Schlunk sonne à la porte de Schäfer, à Cologne. Celui-ci refuse de parler, lui lance un catalogue Ikea qu’il tient à la main et promet : «C’est tout ce que vous aurez de moi.» Mais il finit par répondre aux lettres de Schlunk, et l’appelle même, à trois reprises : «A chaque fois, sa femme, qui était assez malade, séjournait à l’hôpital. Peut-être se sentait-il alors seul et éprouvait-il le besoin de parler à quelqu’un.» Finalement, un pilote de planeur accepte de réaliser une interview de Schäfer pour le compte de Schlunk. Un document dans lequel Schäfer fait notamment le récit d’une soirée musicale à Lyon, avec Knab, le chef de la Gestapo, quelques jours avant l’attaque, effrayante fresque. Schlunk : «Le tableau préféré de Schäfer est un Dürer : le Chevalier, le mort et le diable.»
«Ils ne comprenaient rien»
Schlunk a aussi exhumé aux Archives nationales de Koblenz le dossier de défense de Pflaum, le commandant de la 157e division. Arrêté après la guerre, Pflaum n’a pas été jugé et il est mort en 1959. Encore aujourd’hui, une rue porte son nom à Nueötting, sa ville natale, une bourgade bavaroise, non loin de la frontière autrichienne. Le dossier Pflaum cite le nom du responsable du massacre des blessés de la grotte de la Luire, le 27 juillet 1944. «C’est un aristo, il vit à New York. Je l’ai appelé : il a nié les faits, mais il a admis avoir connu Pflaum. Il est sur la liste internationale de recherche, j’ai donné son nom à la police allemande, qui n’a rien fait.» En 1951, une lettre de la CDU (le parti chrétien-démocrate) demandait que l’on arrête les recherches sur la 157e division, «car cela gênait ce monsieur».
Des recherches que Schlunk, au contraire, s’est efforcé de mener à terme, en s’invitant à la rencontre annuelle de l’amicale des anciens de la 157e. De 1992 à 1997, il s’est rendu six fois en Bavière et a réalisé 200 interviews. «Il y en a qui m’ont foutu à la porte et d’autres qui voulaient faire de moi leur fils adoptif, qui m’invitaient à dormir la nuit. Je disposais d’une lettre d’introduction du président de l’amicale. Ils avaient envie qu’on s’intéresse à eux et ils espéraient que j’allais les réhabiliter.» Ces témoignages de vieillards souvent frustres et s’exprimant en dialecte bavarois constituent un matériau exceptionnel que Schlunk a rangé par thèmes dans son grand classeur : antisémitisme, communisme, France, maquisards, etc. «Ils parlent de leur colère, de leur angoisse la nuit : les maquisards étaient invisibles, ils ne portaient pas d’uniformes. Ils ne comprenaient rien : tous les Français étaient des suspects à leurs yeux.»
Volker Schlunk lit des extraits à haute voix. Très vite, il ressort que la plupart des témoins continuent à minorer les faits. L’un dit: «Pour Vassieux, il faudrait aussi commémorer les soldats allemands tombés là-bas. Il ne faut pas parler sans cesse des SS.» Un second : «Les maquisards ont aussi éventré des Allemands.» Le troisième : «Si des civils ont été tués, c’est la Résistance qui est coupable, car ils utilisaient les villages comme points de départ à leurs actions. Des deux côtés, il y a eu de l’injustice, les deux côtés ont raison et tort.» Une bonne partie des témoignages trahit un solide antisémitisme campagnard. «C’est facile, pour Israël : ils nous reprochent le passé et nous devons payer. Avec l’argent, ils tirent sur des jeunes Palestiniens. Les responsables de la guerre, c’est nous ; mais les juifs en ont partiellement profité.» Ou encore : «Presque tous les juifs sont revenus des camps de concentration.» Et enfin : «Dans chaque village, il y a un monument pour les juifs ; mais il n’y en a aucun pour les millions de femmes et d’enfants tués dans les bombardements par les Anglais. Ça, c’est tabou.»
Aujourd’hui, Volker Schlunk hésite sur l’issue de son travail 8 000 pages de transcription. Si l’interview de Schäfer doit être publiée à la rentrée, en collaboration avec l’historien Gilles Vergnon, il ne voudrait pas que ses documents réveillent les vieilles haines côté français. En Allemagne, il a déjà reçu des menaces et le nouveau président de l’amicale de la 157e division a demandé à ses membres de ne plus ouvrir leurs portes. La plupart de ses témoins se sont défaussés sur la Gestapo, la milice ou les Vlassovs, troupes supplétives levées par Hitler parmi les prisonniers ukrainiens ou turkmènes. «Un seul d’entre eux a reconnu avoir abattu un maquisard. J’avais l’espoir de trouver un ami paternel. Pour moi, un père idéal, ce serait celui qui dirait : voilà, j’ai fait telle chose, et je la regrette. Un père qui reconnaisse et regrette.» Passe l’ombre de papa 1, à jamais inaccessible.
«Peut-être à ce soir»
Eté 2003. Retour à Vassieux pour le 59e anniversaire de la tragédie : «Voyez, il est là, c’est le troisième en partant de la droite…» Du jardin de son immense maison, au coeur du village, Augusta Allard, 84 ans, peut, sans se lever, montrer la fresque qui orne le musée de la Résistance, de l’autre côté de la clôture. On y voit les visages du 21 juillet 1944 : le troisième regarde de face : une cravate, un visage en triangle, déterminé, élégant. C’est son mari : «Il nous a laissés le matin chez mes parents, moi et mes trois enfants. En nous quittant, il nous a serrés très fort en nous disant : « Peut-être à ce soir. » Il a fait cent mètres et il est revenu nous embrasser une dernière fois.» Il sera tué sans avoir eu le temps de combattre. Son fils, Robert Allard, qui avait 4 ans au moment des faits, confie que cette mémoire envahissante, obsédante, finit parfois par lui peser : «Honnêtement, je n’arrive plus à me passionner.» Et ajoute : «Je ne peux pas même dire que je suis fier que mon père ait donné sa vie. Parce qu’au fond, il a été tué comme un lapin.»
Eric Aeschimann
Le 18 mars 1944, vers 6 heures, à Saint-Julien-en-Vercors, une vingtaine de camions chargés de soldats allemands, un autocanon et une automitrailleuse cernent le village et se dirigent vers la ferme de la Matrassière.
Les Allemands détruisent le PC de l’état-major de l’AS de Lyon replié à la ferme Peyronnet au hameau de la Matrassière de sur Saint-Julien-en-Vercors. Descour (« Bayard »), absent, échappe à l’attaque. Le lieutenant Guigou prend immédiatement ses dispositions pour que deux hommes emportent tout le courrier confidentiel et les papiers secrets de l’état-major. Pour assurer leur repli, armé d’un fusil-mitrailleur, Guigou et trois hommes se portent au devant des Allemands et ouvrent le feu. Ils sont tous les quatre tués. Léon Borel, fermier à Saint-Julien-en-Vercors, au hameau des Domarières, est fusillé devant sa famille par les Allemands parce qu’il avait caché un réfractaire qui essayait de s’échapper. Le réfractaire meurt brûlé dans la ferme plutôt que de se révéler. Alors que les Allemands s’apprêtent à fusiller sa femme, madame Julien Callet s’interpose et lance à l’officier ennemi : « Vous avez déjà tué son mari. Vous allez laisser cette femme tranquille ». Le bilan est lourd. Six résistants, entre 20 et 40 ans, sont tués ainsi que deux hommes et une femme du pays. Neuf fermes sont incendiées. Quatre otages dont trois Lorrains sont emmenés. Les Allemands reviennent le 23 mars pour récupérer les vaches des fermes pillées et incendiées. La facilité avec laquelle les Allemands découvrent et attaquent le PC de la Matrassière laisse supposer qu’ils sont bien renseignés. Le récit de Pierre Lassalle confirme cette hypothèse. Lassalle entend des bruits de détonations et de moteurs dans la matinée. Il se dissimule dans un bois. Dans l’après-midi, le silence revient. Il se dirige vers Saint-Martin-en-Vercors. En chemin il rencontre le lieutenant Pérol (« Jacques ») qui lui raconte que les Allemands sont arrivés par Saint-Julien-en-Vercors. « Le dispositif de sécurité pour alerter n’a pas fonctionné. Ils étaient bien renseignés et sont arrivés à la Matrassière où ils ont tué le lieutenant Guigou, incendié des maisons, tué le père Borel devant les siens dans la cour de sa ferme. Un maquisard, caché dans une grange, a été carbonisé. Une vieille femme grabataire est morte dans sa maison qui a brûlé. Le détachement allemand, environ 150 hommes de la Wehrmacht, a emprunté la route de la vallée de la Bourne. Il a été arrêté au pont de la Goule Noire par le feu d’un groupe de maquisards aux ordres du capitaine Dubois. Les défenseurs, trop peu nombreux, ont été manœuvrés par une troupe agressive et bien entraînée. Le capitaine et plusieurs de ses hommes ont été tués. Un peu plus loin, le conducteur d’un car assurant la liaison avec Grenoble a mis son véhicule en travers de la route dans un passage resserré afin de retarder le convoi. Il a été rudement houspillé, les Allemands refusant de croire à une erreur de manœuvre due à l’émotion. Malgré ces deux tentatives d’interception, l’arrivée des véhicules ennemis, qui ont ensuite traversé Saint-Julien-en-Vercors, a été une surprise totale pour ceux de la Matrassière. Les voyageurs parlent aussi de plusieurs victimes, de militaires abattus les armes à la main, de civils froidement exécutés. Tous se posent des questions concernant la précision de l’attaque ».
Cette attaque du 18 mars représente une date pivot dans la chronologie locale de la guerre. Les Allemands ont pénétré au cœur du Vercors considéré jusqu’alors comme impénétrable. Les résistants n’en tiendront guère compte. Malgré son importance, cette journée n’est pas commémorée.
Alain Coustaury