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de nombreux militants de gauche défilent derrière le cercueil de Pierre Goldman, le 27 septembre 1979 à Paris, lors des obsèques de cet activiste d'extrême gauche, juif, tantôt guérillero, gangster, intellectuel et écrivain, assassiné le 20 septembre 1979 à Paris par un mystérieux groupe

Aux obsèques du militant révolutionnaire Pierre Goldman, l’enterrement d’une époque

Benoît Hopquin
Le 27 septembre 1979, l’extrême gauche enterre l’un de ses héros : Pierre Goldman, demi-frère de Jean-Jacques, écrivain et braqueur, assassiné à Paris. En même temps qu’elle lui dit adieu, une partie de la foule se sépare de ses idéaux. Quarante-quatre ans plus tard, « Le procès Goldman », film de Cédric Kahn, revient sur ce personnage trouble et charismatique.

Le 27 septembre 1979, entre douze mille et quinze mille personnes suivent, de l’institut médico-légal de Paris au cimetière du Père-Lachaise, le corbillard emportant Pierre Goldman, assassiné en pleine rue sept jours plus tôt, à 35 ans. Partie vers 15 heures des bords de Seine, la foule arrive vers 17 heures à l’entrée du cimetière, dont les larges portes ne peuvent avaler cette marée humaine. La cérémonie, à la fois digne et pagailleuse, se poursuit autour du corps mis provisoirement en terre dans un caveau dépositaire.

Des jeunes, beaucoup de jeunes, sacoche coincée sous l’aisselle, cartable ou casque de moto au bout du bras, tout droit sortis des amphis ou du premier boulot de leur prometteuse carrière. Des plus vieux, aussi, reconnaissables entre mille à leur cravate et leur costume : devenus professeurs, architectes, médecins, journalistes, ils viennent rendre hommage à celui qui n’aura pas transigé avec cette société honnie.

Sur les photos, les uniformes de la contestation : féerie de couleurs vives, pulls jacquard tricotés main, chemises fantaisie, Perfecto, sous-pull synthétique, pantalons pattes d’eph’. Pas de salopette d’ouvrier ni de blouse d’artisan. Multiplicité capillaire et pileuse, public de tout poil et de toutes chapelles révolutionnaires. Le peuple d’extrême gauche. Les années 1970, encore un peu, pas pour longtemps.

Il est des enterrements où des amis se retrouvent et d’autres où ils se séparent. Celui de Pierre Goldman reste ce moment où l’extrême gauche en deuil a fait ses adieux à un ami et – un peu – à elle-même. « Parfois, des événements éphémères marquent la fin de grandes périodes », résume l’auteur Marek Halter. « On enterrait toutes nos illusions. Les gens se dépouillaient de leur utopie, de leurs rêves. C’était un effondrement », confirme le réalisateur Frank Cassenti. « C’était l’épuisement d’une génération qui était allée au bout de ses rêves », assure l’historien Benjamin Stora. « Cet enterrement marquait la fin d’un cycle : le fleuve rentrait dans son lit », ajoute joliment l’universitaire Janette Habel.

Condamné pour meurtre puis acquitté

Tout ça remonte à plus de quarante ans, mais n’appartient pas encore au passé. Bien sûr, dans la quatrième division du Père-Lachaise, la tombe de Pierre Goldman est oubliée des guides qui déambulent avec leurs groupes de touristes. Le nom s’efface sur la dalle nue de béton, les souvenirs s’estompent. Goldman, pour le grand public, c’est désormais Jean-Jacques, le chanteur, le demi-frère de sept ans son cadet, et ses tubes qui accompagnent nos vies.

Mais Pierre, son mythe, ses ambiguïtés, reste le symbole d’une époque et de ses fantômes. L’homme et ses mille vies – le militant révolutionnaire, le combattant tiers-mondiste, le fou de salsa, le gangster, le taulard, l’auteur de Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France (Seuil), gros succès d’édition en 1975 – reviennent régulièrement dans l’actualité, comme une comète, au détour d’un livre ou d’un documentaire qui crée invariablement la polémique.

Dernier exemple, le film de Cédric Kahn, Le Procès Goldman, présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en mai et qui sortira sur les écrans – coïncidence, assure la production – ce 27 septembre. Le réalisateur revient sur le passage en appel devant la cour d’assises d’Amiens, en 1976, de l’ancien révolutionnaire recyclé dans les attaques à main armée. L’accusé était jugé pour les meurtres, survenus lors du braquage d’une pharmacie du boulevard Richard-Lenoir, à Paris, le 19 décembre 1969, de Simone Delaunay, 60 ans, et de sa préparatrice, Janine Auber, 26 ans. Un client et un gardien de la paix, Gérard Quinet, qui avait tenté d’intervenir, furent gravement blessés.

Pierre Goldman comparaît devant la cour d’assises de la Somme, à Amiens, le 26 avril 1976, pour le meurtre de deux pharmaciennes.

Pierre Goldman comparaît devant la cour d’assises de la Somme, à Amiens, le 26 avril 1976, pour le meurtre de deux pharmaciennes. 

Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d’assises de Paris fin 1974, Pierre Goldman fut acquitté dans la Somme un an et demi plus tard. Georges Kiejman et Emile Pollak étaient ses principaux défenseurs, épaulés par un jeune collègue, un ami de l’accusé, Francis Chouraqui. Cédric Kahn reconstitue à l’étouffée ce huis clos judiciaire. Salué par la critique, le film est violemment critiqué par une partie de l’entourage qui lui reproche de faire un portrait à charge du personnage principal et de semer le doute sur son innocence. Preuve que les plaies sont toujours à vif et les querelles à fleur de peau.

Signoret et Montand, Sartre et Beauvoir

Ce 27 septembre 1979, trêve des morts. La famille Goldman a demandé « une marche silencieuse, sans banderole, sans drapeau ». Consignes respectées. « L’émotion était intense, le silence lourd. On entendait la respiration de la foule », se souvient la philosophe Catherine Clément. « Le souffle des gens semblait pousser le corbillard », souligne Frank Cassenti. « On sentait un immense accablement », témoigne le musicologue Philippe Gumplowicz. « C’est une grande journée de ma vie », confie Benjamin Stora. « Le mot tristesse est insuffisant pour décrire nos sentiments ce jour-là », poursuit Janette Habel. Morceaux choisis de ce chagrin contenu. « Sans drame, sans larmes/Pauvres et dérisoires armes/Parce qu’il est des douleurs qui ne pleurent qu’à l’intérieur », écrira, en 1987, Jean-Jacques Goldman dans sa chanson Puisque tu pars. Des strophes comme taillées pour et par ce jour-là.

Les personnalités – de gauche, il va sans dire – sont nombreuses : Simone Signoret et Yves Montand, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Costa-Gavras, Patrice Chéreau, André Glucksmann…

Simone Signoret, soutien de la première heure, et Yves Montand, lors des obsèques de Pierre Goldman, le 27 septembre 1979.

Simone Signoret, soutien de la première heure, et Yves Montand, lors des obsèques de Pierre Goldman, le 27 septembre 1979. 

La plupart étaient déjà dans le comité de soutien né après sa condamnation initiale pour meurtre. Un aréopage indigné mêlant l’underground et le mondain, la rive droite et la rive gauche de Paris, comme on sait les réunir alors d’un claquement de doigts. On y trouve aussi les noms de Claude Sautet, François Périer, Eugène Ionesco, Louis Aragon, Françoise Sagan, Roger Planchon, Chris Marker, Ariane Mnouchkine, André Cayatte, Philippe Sollers, ou encore Pierre Mendès France, Joseph Kessel ou Jean-Pierre Chevènement. Même cet incorrigible réactionnaire de Jean Dutourd, élu l’année précédente à l’Académie française, croit en l’innocence de celui qui est incarcéré à Fresnes… La perplexité gagne jusqu’à l’entourage du président de la République, Valéry Giscard d’Estaing. L’écrivain André Malraux et Le Monde prennent fait et cause. Maxime Le Forestier y va d’une chanson de soutien, La Vie d’un homme.

Ils ne sont pas tous venus à l’enterrement, ces signataires, loin de là. Certains étaient déjà sous le coup d’un malaise devant ce personnage finalement assez loin du nouveau Dreyfus qu’ils avaient imaginé. N’avait-il pas avoué trois autres braquages et même envisagé l’enlèvement du pamphlétaire Jean Edern-Hallier, ce qui amusait, et du psychanalyste Jacques Lacan, ce qui était plus sacrilège ? S’étaient-ils fait rouler en signant ce texte ?

« [L’intelligentsia] se sent tellement coupable de ses mains blanches qu’un faux innocent aux mains sales fera toujours un martyr adorable », ironisait, des années plus tard, Régis Debray (dans Les Masques, Gallimard). L’écrivain fut pourtant un de ses plus proches amis. En 1975, il avait même publié un plaidoyer de l’homme injustement embastillé : Les Rendez-vous manqués (pour Pierre Goldman) (Seuil).

« Pierre, c’est un mystère »

Ce 27 septembre, Régis Debray était au premier rang de l’enterrement, aux côtés de la famille. Contacté pour évoquer cette journée, l’écrivain a envoyé M Le magazine du Monde sur les roses. Il n’est pas le seul, loin de là, à avoir décliné plus ou moins poliment l’invitation à se remémorer. Combien de silences radio, de refus, de dénégations, d’amnésies ou d’alibis ? « Je n’y étais pas », « Je ne m’en souviens plus », « C’est si loin tout ça », « Je ne pourrais pas vous aider », « J’étais en voyage », « Quel intérêt ? »… Certains parce qu’ils refusent de regarder cette image figée de ce qu’ils étaient à l’époque, eux qui ont tant changé. D’autres, malgré l’autorité de la chose jugée, parce qu’ils ont vu s’épaissir l’ombre du soupçon sur le meurtre des pharmaciennes. Les années et les enquêtes ont fait vaciller les alibis et balayé les certitudes. Et s’il avait vraiment tué les malheureuses femmes ? Et s’il nous avait bernés ?

« Le premier sentiment a été celui d’une injustice terrible. On avait tué un héros. Les doutes sont venus après », résume Catherine Clément. Ces affreux doutes, ils saisissaient déjà nombre des gens présents dans le cortège. Pierre Goldman avait publié, en 1977, L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport (Julliard), un roman où il se mettait en scène en meurtrier… Coup de pied de l’âne pour ceux qui s’étaient mouillés pour le défendre et prenaient déjà leurs distances. Les désertions vont s’amplifier avec le temps.

« Pierre avait des vrais et des faux amis, constate amèrement Philippe Gumplowicz, ancien militant anarchiste, disciple du philosophe Gilles Deleuze et du psychanalyste Félix Guattari, qui se revendique toujours de la première catégorie et du premier cercle des proches. On se déchirait pour l’avoir à table, tant il avait de charisme. Il avait ce génie à se saisir, lui, dans son époque. Aujourd’hui, certains veulent oublier ça. » Et un autre, tout en déclinant l’entretien, de dénoncer un second assassinat « commis symboliquement et post mortem par ceux chez qui la fascination perverse rejoignait la haine rentrée à l’égard du personnage ».

La foule silencieuse accompagnant le corbillard, le 27 septembre 1979.

La foule silencieuse accompagnant le corbillard, le 27 septembre 1979.

Derrière le corbillard, malgré tout, ils sont encore innombrables, ceux qui sont venus saluer, comme le résume l’ancien député européen Daniel Cohn-Bendit, « cet homme de gauche, atypique et problématique ». « Il a merdé, mais il est de la famille », dira Alain Krivine (décédé en 2022), responsable de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), un des mouvements trotskistes. « Chacun essaye de retenir de lui l’image qui convient à son narcissisme, au besoin quasi viscéral que beaucoup ont de simplifier les choses et les êtres pour s’y retrouver eux-mêmes », constatait Serge July, la veille de l’enterrement, dans Libération, alors un tout jeune journal. Et plus loin : « Il était mille contradictions en action. Il n’est pas une vérité sur Pierre Goldman mais il en est de multiples. »

En évoquant le personnage, les témoins rivalisent d’oxymores pour souligner les paradoxes de cet homme. « Il était un modèle et un contre-modèle, je l’admirais en secret », affirme Benjamin Stora, qui est alors un militant trotskiste de l’Organisation communiste internationaliste. Jean-Jacques Goldman, la seule fois où il parlera de son demi-frère dans un entretien télévisé, dira à sa manière limpide, dans une rime : « Pierre, c’est un mystère. »

Criblé de balles par un commando

Alors ils sont là, ceux qui se reconnaissent ou se reconnaissaient dans ce personnage charismatique. Ils sont là pour lui et contre le fascisme. Une colère commune, une certitude anime en effet le cortège : Pierre Goldman a été victime d’un attentat de l’extrême droite.

Le 20 septembre 1979, son assassinat par un commando qui l’a criblé de balles a été revendiqué dans les minutes qui ont suivi par un groupe inconnu, Honneur de la police, prétendant venger le crime des pharmaciennes. D’autres pistes, liées à la pègre ou à l’ETA, ont surgi depuis, aboutissant à autant d’impasses. L’homicide n’a jamais été élucidé, ajoutant une couche d’énigme au personnage.

Mais, en 1979, la haine politique et l’antisémitisme ne font aucun doute dans les esprits. Les journaux en font leur « une » et Roger Gicquel, huit minutes en ouverture de son « 20 heures ». C’est au nom de la lutte antifasciste que des dizaines d’intellectuels proches du PCF, dont Catherine Clément, demandent à la direction de leur parti d’appeler à se mobiliser le 27 septembre. Elle s’y refuse. Le socialiste Paul Quilès lui reproche cette défection dans une tribune au Monde : alors que se négocie dans la douleur et les coups bas le programme commun, la politique n’est jamais loin.

Le cofondateur du journal « Libération », Serge July (deuxième en partant de la gauche), devant l’institut médico-légal de Paris, point de départ du cortège. Le 27 septembre 1979.

Le cofondateur du journal « Libération », Serge July (deuxième en partant de la gauche), devant l’institut médico-légal de Paris, point de départ du cortège. Le 27 septembre 1979. 

Ce 27 septembre, il y a là les amis proches, les compagnons de lutte et de baston avec la police et l’extrême droite, au début des années 1960, au sein de l’Union des étudiants communistes (UEC), cet incubateur de la révolte : Bernard Kouchner, Serge July, Alain Krivine, Daniel Bensaïd… Autant de militants qui ont bientôt fait dissidence et rejoint qui le trotskisme, qui le maoïsme, avant de scissionner à l’infini. Ils se retrouvent ce jeudi gris en une paix des braves autour de cet homme d’action, ce bagarreur, toujours en première ligne des services d’ordre, mais qui n’avait jamais mordu à leurs picrocholines querelles et était resté une passerelle d’amitié entre eux. « J’échappe à l’abjection, à l’ignominie du pur maniement de concepts », aimait dire Pierre Goldman.

Des compagnes ou compagnons, comme Janette Habel ou le reporter Marc Kravetz (décédé en 2022), croisèrent à nouveau Pierre Goldman à La Havane, escale obligée, dans le sillage de Régis Debray, des révolutionnaires tiers-mondistes et admirateurs du Che, en partance pour le continent latino-américain en ébullition ou pour le pays des désillusions, au choix. Pour Pierre Goldman, ce sera le Venezuela, en 1968, pour un aller et retour de quelques semaines, nimbé une nouvelle fois d’un épais brouillard. « Il a vécu son retour en France avec un sentiment d’impuissance, se souvient Janette Habel, qui, elle, continuera à militer et deviendra un des piliers de la LCR. Sa personnalité était détruite. Je ne le voyais pas réintégrer la société, prendre un emploi. »

Les anciens de Mai 68 sans rancune

Le jour de l’enterrement, Bernard Kouchner assure qu’il « n’avait déjà plus d’illusion sur la trajectoire de Pierre ». Lui aussi, se souvient-il, était ébranlé par l’affaire des pharmaciennes. Il est cependant venu aux funérailles du copain avec qui il courait le dimanche dans la forêt de Marly (Yvelines). Il avait déjà tourné la page des années UEC. « Comme beaucoup d’autres, je ne croyais plus du tout à la geste virile de l’action révolutionnaire. » Son nouveau combat est humanitaire. Dès 1971, il a été un des fondateurs de Médecins sans frontières (MSF).

Signe du changement d’époque, en juin 1979, avec un autre ancien de l’UEC, André Glucksmann, il est de ceux qui ont réuni Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, les deux frères ennemis, venus plaider ensemble à l’Elysée la cause des boat people fuyant le communisme. Ce 27 septembre, Bernard Kouchner débarque justement de la mer de Chine et de L’Ile-de-Lumière, le bateau affrété pour récupérer les réfugiés à la dérive. Il vient de claquer la porte de MSF qui désapprouve sa manière de médiatiser son action. Il s’apprête à créer, en 1980, Médecins du monde et commence à porter sur la scène internationale une notion qui marquera les décennies suivantes : le droit d’ingérence humanitaire. Tout ça, bien avant de devenir ministre des affaires étrangères de Nicolas Sarkozy.

 

Le corbillard transportant Pierre Goldman, à Paris, le 27 septembre 1979. Sur une pancarte, une photo du défunt.

Le corbillard transportant Pierre Goldman, à Paris, le 27 septembre 1979. Sur une pancarte, une photo du défunt.

Dans la rue, ce 27 septembre, se retrouvent encore les anciens animateurs de Mai 1968. « Oui, j’étais bien sûr aux obsèques de Pierre Goldman », répond dans un mail l’ancien maoïste Alain Geismar, sans plus s’épancher sur ce moment. L’enterrement fut une des premières réapparitions publiques de Daniel Cohn-Bendit, après dix ans d’exil forcé en Allemagne.

Pas rancuniers, ces héros du Quartier latin : Pierre Goldman n’a jamais caché son mépris pour Mai et sa révolution bavarde. Il écrivait : « A l’action, ils substituaient le verbe. Je fus choqué qu’ils mettent l’imagination au pouvoir. » ; « Sous des formes ludiques et masturbatoires, ils satisfaisaient leur désir d’histoire. » ; « Onanisme collectif ». Cessez le feu. « Il nous traitait de mauviettes », synthétise Daniel Cohn-Bendit. Sur le parcours du cortège, des groupuscules d’extrême gauche distribuent des tracts, moquant pareillement l’affliction de ceux qui ont renié le combat révolutionnaire.

Enfant de la Shoah

Dans la rue encore, ce jour-là, des enfants de la Shoah, ceux qui se sont reconnus jusqu’aux tréfonds dans l’autobiographie de Pierre Goldman, écrite dans une cellule, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France. Il y raconte le destin d’un enfant puis d’un adulte qui n’a jamais vu le jour le 22 juin 1944, faute d’avoir pu être déclaré officiellement par ses parents. « Je suis né juif en danger de mort », écrivait-il à bon droit. « Pierre a transformé sa vie en un destin identifié à l’errance millénaire du peuple juif », assurait Marc Kravetz, devenu journaliste à Libération, dans une tribune accordée au Monde le 22 septembre 1979.

« Il portait en lui une vraie violence, une angoisse existentielle, une vibration sauvage héritée de toute cette histoire », affirme Janette Habel. « Il avait été bouleversé par la Shoah. Sa violence venait de là et il n’arrivait pas à l’expulser », ajoute Francis Chouraqui, qui avait rencontré Pierre Goldman dans une salle de karaté, « ce qui avait donné le ton de notre relation future ». Sa fin tragique, d’une certaine manière, parachevait le mythe aux yeux de celui qui fut aussi son témoin de mariage. « Il était mort, ce qui est définitif, et mort assassiné, ce qui nous renvoyait tous à la violence qui avait été sa vie. Les circonvolutions de sa propre existence aboutissaient à ce moment. »

« Je m’étais retrouvé dans son livre, dans son exil entre plusieurs mondes, en tant que juif cosmopolite et apatride », assure Benjamin Stora, l’enfant de Constantine, en Algérie. Tant d’autres aussi, juifs ou non. « Pierre Goldman et ses livres font partie de mon éducation », assure Pierre-Louis Basse. L’ancien journaliste devenu romancier avait filé à l’enterrement avec un copain, en sortant d’un cours de khâgne. Il avait 21 ans en 1979, 10 en 1968. Il était né trop tard, en somme. « Goldman était ce que nous n’avions jamais pu être. » Il cite le bonhomme : « A ma jeunesse, je voulais donner un sens qui ne fut pas de se vautrer dans le plaisir de vivre. »

Mais Pierre Goldman aussi avait eu l’impression d’avoir consommé ses 20 ans à la mauvaise époque, d’être « né trop tard dans un monde trop vieux » (Marc Kravetz). Elevé par un père, Alter, et une mère, Janine, qui furent résistants à Lyon au sein de la Main-d’œuvre immigrée, il se rêvait, lui, en Marcel Rajman, ce juif communiste de l’Affiche rouge, exécuté le 21 février 1944 au Mont-Valérien, en même temps que l’Arménien Missak Manouchian. Il conservait comme un bien précieux une photo de son héros.

Le regard un peu perdu, Jean-Jacques

Le cortège embouteille à chaque resserrement de la chaussée, comme rue de la Roquette. « C’est Sartre devant qui freine tout le monde », plaisante un irrévérencieux. On sait le grand homme aveugle et fatigué. Il sera victime d’un malaise au cimetière. On lui trouvera un verre d’eau et on l’exfiltrera vers une station de taxis. L’écrivain mourra quelques mois plus tard, en avril 1980. Il est là pour saluer celui qu’il avait accepté au comité de rédaction des Temps modernes à sa sortie de prison, en 1976. Pas rancunier non plus, le philosophe, avec Pierre Goldman qui lui avait ouvertement préféré son confrère Louis Althusser.

Même mansuétude de l’actrice Simone Signoret, qui l’avait soutenu avec ferveur et qu’il avait ensuite ouvertement dédaignée. « Après tout ce que j’ai fait pour lui », se plaignit-elle auprès de Régis Debray. « Non, Simone, à cause de tout ce que tu as fait », répondit l’écrivain (Les Masques). Georges Kiejman est également présent. Lui qui l’avait si bien défendu à Amiens jusqu’à l’extinction de voix s’était fâché à son tour avec ce Pierre Goldman qui n’avait décidément pas le merci facile. L’intéressé l’avouait, il disait : « Je souhaite décevoir les gens. »

L’estafette Renault type R2137, modèle 1969, recarrossé par les établissements Arnault de Garches pour les besoins des pompes funèbres générales, un vilain berlingot noir, se fraye un passage jusqu’au cimetière du Père-Lachaise, encadré par le service d’ordre de la LCR. Des types grimpent sur les murs, sur les tombes pour mieux voir. Autour du cercueil, la foule forme spontanément une chaîne se tenant par la main.

Des proches du défunt, dont son ami l’écrivain Régis Debray (au centre), sa belle-mère, Ruth Ambrunn, et ses demi-frères, Robert et Jean-Jacques. A l’arrière-plan, son avocat Georges Kiejman. Le 27 septembre 1979.

Des proches du défunt, dont son ami l’écrivain Régis Debray (au centre), sa belle-mère, Ruth Ambrunn, et ses demi-frères, Robert et Jean-Jacques. A l’arrière-plan, son avocat Georges Kiejman. Le 27 septembre 1979. 

A l’intérieur de cette enceinte fraternelle, la famille Goldman : Alter, le père, Janine, la mère, Ruth, la seconde épouse d’Alter, incroyablement dignes, beaux de douleur, au cœur de ce maelström. Au milieu du clan, tentant de se trouver une place dans cette cohue, le regard un peu perdu, Jean-Jacques. Il va avoir 28 ans, vient en cette année 1979 de quitter le groupe Taï Phong. Sa carrière est alors en cale sèche. Avec son frère Robert, il s’occupe du magasin de sport ouvert par son père. L’épouse de Pierre Goldman, Christiane Succab, est absente. Elle a mis au monde la veille leur fils, Manuel. Bernard Kouchner assure avoir aidé à l’accouchement.

Sur un air de salsa

Les bouquets de fleurs volent au-dessus des têtes. La foule entonne L’Internationale. Un peu à l’écart, l’émotion dissimulée derrière de magnifiques bacchantes, Jean-Luc Fraisse, dans un blouson noir. Un an auparavant, il avait ouvert dans le premier arrondissement parisien, rue des Lombards, La Chapelle des Lombards, convaincu par son ami Pierre de donner un lieu aux rythmes latinos dont ils partageaient la passion. Pierre Goldman y passait ses soirées à boire et à jouer des congas. Il avait publié un long article dans Libération, un chant d’amour titré « La salsa : du rhum dans les oreilles ». Pierre Goldman avait appris le créole antillais et associait souvent, à la manière d’un Frantz Fanon, le sort des Noirs et celui des juifs.

Serrés autour du cercueil, des musiciens caribéens commencent à jouer des percussions, notamment des tumbas, mot qui en espagnol signifie à la fois « tambour » et « tombe ». « Mucha salsa para ti, Pierre, mucha salsa en tu camino, mi hermano del alma », répète dans un lamento Azuquita, le chanteur panaméen que Pierre Goldman accueillait chez lui. L’un des musiciens tient une petite fille juchée sur ses épaules.

Devant la foule qui accompagne le convoi funéraire, l’estafette Renault type R2137, modèle 1969, recarrossé pour les besoins des pompes funèbres générales. A Paris, le 27 septembre 1979.

Devant la foule qui accompagne le convoi funéraire, l’estafette Renault type R2137, modèle 1969, recarrossé pour les besoins des pompes funèbres générales. A Paris, le 27 septembre 1979. « Il y avait dans ce moment quelque chose de liturgique qui avait à voir avec le gospel, le vaudou, la transe, explique Frank Cassenti. Au fond, Pierre était dans le tragique, comme cette musique qu’on a tort de juger frivole. » Le réalisateur veut immortaliser ce moment. Un opérateur tourne avec sa caméra Eclair. Les images de cette scène seront intégrées dans un documentaire en hommage au défunt (Aïnama. « Salsa pour Goldman »).

Chemise blanche et longue barbe talmudique, kippa ou casquette, des juifs posent des cailloux sur le cercueil ou parfois les jettent, faute de pouvoir l’atteindre. Des hommes plus douteux sont là, avec cette discrétion reconnaissable entre toutes des malfrats. Il y a aussi Joël, le videur de La Chapelle des Lombards, un Hells Angel avec qui Pierre Goldman s’est lié d’amitié. Les employés du cimetière, en casquette et blouse de travail, sont débordés. Vers 18 heures, la cérémonie s’achève, la foule se disperse.

La fin de « l’illusion guérillero »

Quelques échauffourées suivent, jusqu’à 19 heures, autour du cimetière. Des autonomes jettent des pavés sur les CRS. Ceux-là rêvent encore de bagarres et même de lutte armée, comme celui qui a été mis en terre. Six d’entre eux sont arrêtés et jugés. Leur défenseur est un jeune avocat, Jean-Pierre Mignard, alors membre du Parti socialiste unifié, matrice de la deuxième gauche de Michel Rocard. Dans le box, Lionel Lemare, un cuisinier, qui sera tué le 30 mai 1980, en braquant une agence de la BNP. Deux autres condamnés, Hamid Lallaoui et Pascal Magron, rejoindront les rangs d’Action directe, le groupe qui a revendiqué sa première opération – le mitraillage du siège du patronat – quelques mois auparavant, en mai 1979.

« L’itinéraire d’un Goldman peut passer pour une sorte de préfiguration du terrorisme contemporain », pressentait déjà Marc Kravetz. Une autre période de l’extrême gauche s’ouvre en France cette année-là, une jeunesse tentée par le terrorisme, dans la mouvance des Brigades rouges en Italie et de la bande à Baader en Allemagne.

Loin de ce tumulte, ce soir du 27 septembre, chacun est retourné dans sa vie. Quelques fidèles, comme Marek Halter, se retrouvent autour de Simone Signoret et d’un verre. D’autres prolongent la journée et la nuit à La Chapelle des Lombards, qui a tenu à ouvrir malgré tout. Dans la cave voûtée, tous s’attendent à voir apparaître, en haut de l’escalier, Pierre Goldman, son sourire se réchauffant aux premiers accords de salsa. Ce soir-là, les notes seront entrecoupées de sanglots.

Hervé Hamon et Patrick Rotman raconteront, en 1987, cette journée particulière en préambule de Génération (Seuil), leur somme sur l’histoire du gauchisme, avec cette idée d’une porte qui se referme sur Mai 68 et son imaginaire. Daniel Cohn-Bendit ne souscrit pas entièrement à cette idée : « L’enterrement de Mai était déjà fait. Il a commencé dès l’automne 1968 et s’est poursuivi dix ans. Là, c’était plutôt l’enterrement de l’illusion guérillero, du soulèvement tiers-mondiste, qui était la pensée de Goldman et Debray ». « C’est une projection rétrospective, estime Catherine Clément. Je suis certaine que personne n’a pensé ce jour-là qu’il enterrait ses illusions. »

Mitterrand et le brutal retour au réel

Plus drôlement, Benjamin Stora voit se refermer un temps où « on descendait dans la rue un jour sur deux ». Les carrières personnelles prenaient le pas sur le destin collectif. Les noms de ceux qui étaient là ce 27 septembre vont irriguer les débats politiques et moraux, en même temps que les estrades médiatiques, pendant les décennies qui vont suivre.

Les combats ont continué, mais différemment, même si les détracteurs ne manqueront pas de moquer les dérives de la « gauche caviar » et de sa « bien-pensance ». La foule allait éclater ce jour-là et devenir somme d’individualités. « On passait du “nous” au “je” », regrette Philippe Gumplowicz.

Le portrait désabusé d’elle-même que tend aujourd’hui cette génération relève de l’autoflagellation. Elle a continué à penser et à agir. « Il y a simplement eu un morcellement de nos exigences, explique Marek Halter. Chacun a pris un morceau des problèmes d’égalité et de partage des richesses. On est passé de la théorie aux travaux pratiques. » L’écrivain s’implique ainsi dans la création d’Action contre la faim, cette même année 1979. D’autres le seront plus tard auprès de SOS-Racisme. Le militantisme associatif se substitue ainsi à l’activisme de la rue. Marc Kravetz, lui, est en cette année 1979 entre deux reportages en Iran pour Libération, pressentant le changement de paradigme que constitue la révolution islamique.

Une partie de ceux qui suivent le cercueil vont bientôt rejoindre le Parti socialiste, alors aux portes du pouvoir. Le désenchantement surviendra après l’élection de François Mitterrand et le brutal retour au réel. « En 1981, nous avons fini de nous disperser », assure Benjamin Stora. Cette même année, Jean-Jacques Goldman, qui se définira comme « politiquement musicien », enregistre son premier grand succès, Il suffira d’un signe. En 1985, il aide Coluche à lancer les Restos du cœur. « Je te promets pas le grand soir. Mais juste à manger et à boire », fait-il chanter aux Enfoirés. En 1987, un album portera un titre qui sied assez bien à l’image que laisse ce 27 septembre 1979 : Entre gris clair et gris foncé.

Benoît Hopquin  à suivre sur Le monde

* Allusion à « Le gauchisme, maladie infantile du communisme » : est un livre de Vladimir Ilitch Oulianov ( dit Lénine ) achevé le 12 mai 1920 et portant initialement le sous-titre suivant : Essai de causerie populaire sur la stratégie et la tactique marxistes. Lénine avait défini le gauchisme comme la maladie infantile du communisme.
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