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« La dépendance alimentaire et énergétique de Gaza a été lentement capté par le pouvoir militaire israélien »

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L’annonce, par le gouvernement israélien, de sa volonté de confier la gestion de l’aide humanitaire à Gaza à une société américaine privée s’inscrit dans une logique coloniale ancienne, et qui entend aujourd’hui s’appuyer sur l’intelligence artificielle, détaille l’historienne et anthropologue Stéphanie Latte Abdallah dans une tribune.

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21 mai 2025

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A l’heure où Benyamin Nétanyahou affiche sa volonté d’occuper l’ensemble de Gaza, il est décidé à faire de l’humanitaire un outil de la guerre, de la dépossession et de la colonisation. Si, après avoir de nouveau utilisé la famine et la pénurie comme armes depuis le blocus total mis en place le 2 mars, le premier ministre israélien a accepté, sous les pressions américaines, l’entrée d’un volume minimal de nourriture et de médicaments, le 19 mai, il entend en réalité remplacer à terme les échanges commerciaux et les acteurs humanitaires actuels par un système humanitaire militarisé.

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Plusieurs centres de stockage de l’aide ont en effet commencé à être construits dans le sud du territoire, où est massé l’essentiel de la population – 70 % de l’enclave est, à ce jour, sous contrôle de l’armée ou fait l’objet d’ordres d’évacuation. L’objectif est que cette population soit regroupée dans trois zones dites « stériles », c’est-à-dire sans combattants ou membres du Hamas, créées au sein de l’enclave et entre lesquelles les mouvements seront contrôlés, de façon à faciliter ultérieurement le transfert des habitants hors de l’enclave.

Dans ces zones, un système de reconnaissance faciale algorithmique permettra à une société américaine privée émanant de la Gaza Humanitarian Foundation, fondée en Suisse en février, de distribuer des denrées stockées dans les centres cités plus haut à un membre de chaque famille préalablement doté d’un « laissez-passer sécuritaire ». Précisons que cette société est composée d’anciens de l’armée et des services de renseignement américains sans expérience reconnue dans l’humanitaire, et qu’elle prend la suite d’un projet similaire, celui de la Global Delivery Company – cyniquement vanté par son fondateur, Mordechai Kahana, comme un « Uber pour zones de guerre » ayant pour objectif de délivrer de l’aide dans de futures « bulles humanitaires » ou « cantons électroniques ».

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Politique d’assiègement

Cette reconfiguration du système d’aide humanitaire à destination de Gaza nécessitait au préalable la disqualification du travail de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) dans le Proche-Orient et le blocage de ses activités par deux lois votées à l’automne 2024, de même que celles d’autres acteurs humanitaires. Le projet de démantèlement de cette agence des Nations unies est ancien, tant elle représente le droit des réfugiés palestiniens et tant elle a pris de l’ampleur depuis sa création, en 1950, jusqu’à devenir une véritable administration. L’UNRWA gère en effet un vaste réseau d’écoles, de centres de santé, de services sociaux, et emploie 13 000 Gazaouis, participant ainsi d’une autonomie palestinienne.

Le blocus et la privatisation de l’aide humanitaire sont l’expression d’une politique d’assiègement qui s’est intensifiée depuis 2007, moment de la prise de pouvoir du Hamas dans l’enclave. En 2009, Gaza couvrait encore l’essentiel de ses besoins en légumes et une grande partie de ceux en fruits. Pour résister au blocus israélien, le gouvernement palestinien avait, de surcroît, fortement encouragé une agriculture et une économie tournées vers la subsistance et l’autonomie. De plus, entre 2007 et 2013, les importations via les tunnels vers l’Egypte couvraient les trois quarts des besoins de l’enclave.

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Des camions d’aide humanitaire pour Gaza au point de passage de Kerem Shalom, dans le sud d’Israël, le 20 mai 2025.

Mais l’agrandissement de la zone tampon par l’armée israélienne a progressivement transformé les productions agricoles en rasant les arbres, tout particulièrement les agrumes, pour faciliter la surveillance. L’armée israélienne a aussi accaparé et stérilisé les terres arables par épandage chimique, et la guerre a petit à petit contribué à la destruction des terres, des puits et des serres – jusqu’à leur anéantissement quasi total. Aujourd’hui, on estime qu’entre 70 % et 80 % des terres cultivables de Gaza ont été détruites ou sévèrement endommagées, de même que les fermes, les puits, les serres, les systèmes d’irrigation. Environ 83 % des végétaux et l’ensemble du bétail d’élevage ont été décimés, soit par la guerre, soit pour une consommation immédiate en raison de la famine. Cette guerre est aussi un écocide.

La dépendance alimentaire et énergétique de Gaza a donc été lentement organisée par le pouvoir israélien, tout d’abord par la subordination de l’économie gazaouie aux intérêts de l’économie israélienne, puis par le filtrage des biens, les destructions répétées et enfin l’écrasement. Cette ingénierie coloniale de la dépendance a peu à peu transformé l’image de ce qui était, avant 1948, et même 1967, un carrefour commercial important et un haut lieu de la culture urbaine de la Palestine, en une zone présentée comme sous perfusion humanitaire, balayant les multiples identités, la complexité, la créativité et la richesse de l’économie et de la société gazaouie.

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Profilage algorithmique

Mais si la déshumanisation des Palestiniens s’ancre dans une vision suprémaciste et kahaniste revendiquée par certains dirigeants israéliens, elle est également le résultat du rôle donné aux technologies dans ce que l’on pourrait appeler la « première guerre génocidaire par intelligence artificielle ». Cette guerre, tout comme la gouvernance humanitaire envisagée à Gaza en lieu et place d’une solution politique négociée, est en effet rendue possible par la coopération d’entreprises de la Silicon Valley, comme Microsoft, avec l’armée. Le profilage algorithmique s’appuie sur des traits et des traces laissés par des individus institués en objets, gérés et assignés par des formes de normativité comportementale. Ceux-ci sont ensuite classés sur une échelle de risque destinée, d’un côté, à décider qui tuer, et, de l’autre, à gérer les mobilités et l’accès aux biens dans un espace sous surveillance.

Ce gouvernement algorithmique s’attache ainsi à des formes de relationalité inhumaines qui n’ont besoin ni du sujet, ni du peuple, ni de l’intention ou de la politique. En cela, il approfondit l’« idéal libéral d’une apparente disparition du projet même de gouverner », selon la formule employée par Antoinette Rouvroy et Thomas Berns dans un article de la revue Réseaux (La Découverte, n° 177, 2013), et s’oppose radicalement à tout ce qui relève du politique ou du juridique tel qu’entendu par le droit international et les Etats. Fruit d’un inquiétant techno-césarisme partagé par les élites américaines et israéliennes actuelles, il vise les notions mêmes de société, de droit et de démocratie – et la guerre génocidaire livrée contre Gaza en est l’expression la plus violente. L’arrêter relève d’un impératif humain, mais aussi politique et juridique, qui oblige la France et les pays européens à agir maintenant, sous peine d’en être considérés comme complices.

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Stéphanie Latte Abdallah est historienne ( à suivre sur Le Monde ) et anthropologue du politique, directrice de recherche au CNRS. Elle a dirigé, avec Véronique Bontemps, l’ouvrage « Gaza. Une guerre coloniale » (Actes Sud, 320 pages, 23 euros).

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