Ludivine Bantigny, historienne : «Il y a deux Fronts populaires, celui des mobilisations de la base et celui de l’expérience gouvernementale»
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Dans un livre, la chercheuse éclaire l’envers de cet événement mythe : le gouvernement Léon Blum tiraillé, les patrons qui rechignent à appliquer les nouvelles lois sociales… Un coup de projecteurs sur un laboratoire de la gauche au pouvoir, quatre-vingt-dix ans après.
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Le Front populaire n’aura duré que deux ans (1936-1938). Ludivine Bantigny a passé deux fois plus de temps, soit quatre années, à fouiller les archives (notamment départementales) et à écrire la Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui (la Découverte, mai 2026).
Deux ans après le Nouveau Front populaire (NFP), et à un an de la présidentielle, l’ouvrage souligne les nuances de cette expérience et met en lumière les défis de la gauche face à l’exercice du pouvoir dans une époque tragique.
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Après la Commune de Paris et Mai 68, vous poursuivez une série «révolutionnaire» avec le Front populaire ?
Cette recherche s’inscrit dans un parcours historiographique cohérent. J’avais travaillé sur Mai 68, la Commune de Paris, mais aussi sur les mobilisations pendant la guerre d’Algérie. Le Front populaire constitue d’ailleurs une référence importante pour Mai 68, tout comme la Commune l’était pour les acteurs de 1936. Le Front populaire reste une référence heureuse et mobilisatrice à gauche, en raison des conquêtes sociales qui lui sont associées.
Mais je souhaitais aller au-delà du mythe. Une loi votée ou un accord signé ne garantissent pas leur application. Ce qui m’intéressait, c’était d’aller creuser et d’analyser ces rapports de force : les grévistes se sont battus partout même après le vote des lois pour que leur application soit une réalité.
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Nos images du Front populaire seraient-elles donc des images d’Epinal ?
Il existe effectivement des images très fortes : les grèves qui suspendent le temps ordinaire, les congés payés, les départs en vacances, les bals populaires. Mais j’ai voulu mener le même travail que pour Mai 68 en explorant des sources foisonnantes, à l’échelle nationale et par une plongée dans les archives départementales.
Elles révèlent par exemple les consignes adressées aux préfets par le ministère de l’Intérieur – Roger Salengro ou Marx Dormoy. Elles montrent qu’aux yeux du gouvernement, la grève doit cesser le plus rapidement possible pour ranimer l’économie.
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Alors que ces grèves commencent précisément après les législatives. Sont-elles un soutien au gouvernement de Léon Blum ?
En 1936, les salariés cherchent à soutenir le nouveau pouvoir, en instaurant un rapport de force avec le patronat. Il s’agit d’ailleurs de grèves spontanées. Léon Blum et ses compagnons analysent la crise de 1929 comme une conséquence des contradictions du capitalisme : chômage massif, salaires faibles, pauvreté persistante malgré l’abondance de certaines productions. On détruit certaines marchandises alors que des gens se couchent le ventre vide. Voilà ce qui est pointé du doigt par les socialistes qui arrivent au pouvoir.
Les grèves sont donc un soutien, et c’est logique : cette campagne électorale s’appuyait sur une puissante auto-organisation populaire, telle qu’elle existait depuis au moins 1934. Dans tout le pays, des collectifs s’étaient constitués dans les quartiers, les villes et les villages. Le mouvement de grève démarre dans l’aéronautique pour protester contre le licenciement de syndicalistes qui avaient chômé le 1er Mai, avant de gagner la métallurgie, l’automobile et finalement près de dix mille entreprises, surtout des usines et des grands magasins.
Les archives montrent à quel point les autorités sont débordées. Lorsqu’une grève s’achève quelque part, une autre commence ailleurs. Un véritable effet de solidarité se met en place.
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On a parlé de «grèves joyeuses». Etait-ce vraiment le cas ?
Il y a de la joie dans ces grandes manifestations : des centaines de milliers de personnes dans tout le pays. Le 12 février 1934, plusieurs millions de grévistes, participent à une manifestation antifasciste d’ampleur. Les sentiments sont mêlés, parce qu’il y a aussi la peur du fascisme, et donc une certaine gravité, et parce que ces mêmes personnes faisaient aussi le coup de poing avec des milices… Ce 12 février 1934, sur le cours de Vincennes, il y avait deux cortèges : les communistes et les socialistes, qui ne s’entendaient pas du tout.
Finalement, ils fusionnent au cri de «Unité, unité !» : les manifestants tombent littéralement dans les bras les uns des autres, signe d’une grande réconciliation. Cette union des gauches, ce Front populaire, il part de là, de la base. Et puis il y a la joie des grèves et des occupations des lieux de travail. C’est extraordinaire. Comme l’écrit Jacques Prévert, «le capital grince des dents». Simone Weil évoque, elle, une «joie pure» : les machines s’arrêtent enfin, elles «cessent de faire mal», On joue aux cartes, on danse, on chante, on débat. Les usines deviennent des lieux de sociabilité et de fête.
Mais cette joie cesse globalement après l’été 36. L’été 36, c’est encore un grand moment où certains (pas tous, loin de là) partent en vacances pour la première fois. Mais après, ça devient difficile parce qu’il y a la répression, l’inflation, parce que le chômage reste en état, que les salaires restent bas, parce que justement il faut lutter pour tout, notamment contre des licenciements par des patrons qui ne veulent pas respecter l’instauration nouvelle des conventions collectives…
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L’avènement de la photographie et du cinéma n’a-t-il pas contribué à faire du Front populaire un mythe ?
Le cinéma (Jean Renoir, Julien Duvivier…) et la photographie (de Henri Cartier-Bresson à Robert Capa) participent à cette prise de conscience collective. Pour la première fois, on montre largement des ouvriers, des gens au travail. Cette réflexivité a sûrement participé à une prise de conscience et à une jubilation de se voir manifester ensemble…
Cette représentation contribue à inscrire durablement le Front populaire dans l’imaginaire collectif. Les bals populaires, les occupations d’usines, les photographies de groupes sont devenues emblématiques.
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Pendant ce temps, au Parlement, c’est le grand écart entre communistes et radicaux ?
Oui. Les radicaux ne partagent ni la culture de la lutte des classes ni l’anticapitalisme des socialistes. Ils sont anticommunistes. Ils défendent la propriété privée et se méfient des nationalisations. Leur dirigeant, Edouard Herriot, a gouverné avec Pétain en 1934, et avec Laval. C’était très difficile d’accepter de s’allier avec eux, mais le but, c’est le Front populaire. Tout en a découlé.
Une fois l’alliance conclue, Léon Blum estime qu’il faut respecter le programme commun. Juriste de formation, il est profondément légaliste. Toute l’expérience du Front populaire est traversée par cette tension permanente entre l’aspiration au changement et les limites du compromis politique : le gouvernement avance sur une ligne de crête.
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Malgré ce compromis, le Front populaire constitue-t-il une réussite sociale?
C’est une expérience grandeur nature, une sorte de test que Léon Blum évoque : quelle dose de justice et de bien-être va-t-on pouvoir mettre en œuvre ? Rappelons que son programme était relativement limité : on n’y trouvait ni les congés payés, ni la semaine de quarante heures, ni les conventions collectives. Il ne prévoyait pas davantage le droit de vote des femmes ou une remise en cause de l’ordre colonial. L’Empire colonial, on n’y touche pas du tout. Il n’y avait rien dans le programme.
Mais, en plus, on n’y applique pas les lois sociales votées. Il y a des grèves, elles sont réprimées. Par exemple, au Vietnam (en Indochine française, ndlr), des collectifs organisent un grand congrès avec des délégués, paysans, ouvriers qui porteraient leurs cahiers de revendication. Ce congrès est interdit. Il y a l’idée, au gouvernement, si on commence à remettre en cause le système colonial, c’est l’équilibre mondial et français qui serait déstabilisé : ressources, matières premières, main-d’œuvre…
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Si on résume, les trois grandes conquêtes associées au Front populaire − les quarante heures, les congés payés et les conventions collectives − sont le fruit des grèves ?
Oui. A l’inverse, plusieurs mesures prévues par le programme électoral, comme le Fonds national pour indemniser les chômeurs, les grands travaux ou une retraite pour les «vieux travailleurs» ne seront jamais réalisées. Face à l’ampleur du mouvement social, le gouvernement Blum adopte une position ambivalente. Il négocie, mais cherche aussi à mettre fin aux occupations.
Les accords de Matignon prévoient la reconnaissance des conventions collectives et l’absence de sanctions pour fait de grève, pas de licenciement (cela ne sera pas respecté) et l’augmentation des salaires de 7% à 15%. Le problème, c’est qu’il va y avoir une inflation considérable qui va balayer ces hausses de salaires.
De l’autre côté, c’est aussi la répression de la grève, le bâton – plusieurs centaines de personnes sont arrêtées pour fait de grève avec occupation, et 1 200 personnes étrangères sont même expulsées sur ordre du ministère de l’Intérieur. Même après le vote des réformes, les salariés doivent continuer à se battre pour leur application.
Les dérogations aux quarante heures se multiplient, notamment dans le contexte du réarmement, et les conflits sociaux se poursuivent. Il y a, en quelque sorte, deux Fronts populaires : celui des mobilisations de la base et celui de l’expérience gouvernementale. Mais dans la mémoire collective elles se mélangent.
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Vous rééquilibrez la mémoire du Front populaire en faisant pencher la balance du côté des grévistes plutôt que du gouvernement ?
Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les archives qui le montrent. Elles montrent par exemple les hésitations du gouvernement sur le terrain économique. Les responsables du Front populaire tentent de mener une politique de relance inspirée du New Deal de Roosevelt aux Etats-Unis, mais sans disposer des mêmes marges de manœuvre.
Il faut aussi replacer ces choix dans leur contexte. La menace d’une nouvelle guerre mondiale est omniprésente. Les dirigeants craignent l’extension du conflit européen, mais aussi une radicalisation révolutionnaire semblable à celle qui se développe alors en Espagne, avec les collectivisations et les expériences d’autogestion.
C’est l’une des raisons de la «non-intervention» dans cette Espagne républicaine combattue par les franquistes, eux-mêmes soutenus militairement par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste.
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Le Front populaire a-t-il un laboratoire de la gauche au pouvoir ?
D’une certaine manière, oui. On retrouve des problématiques qui résonnent encore aujourd’hui : le poids des grands groupes de presse qui calomnient le Front populaire, la nécessité de rassurer les milieux économiques ou encore la tension entre programme de transformation sociale et exercice du pouvoir.
Pour Léon Blum, c’est vraiment une sorte de fidélité à cette idée : le Front populaire est arrivé au pouvoir via des élections, via un programme, avec une certaine alliance et donc il faut y être fidèle et ne pas le déborder par des grèves jugées intempestives, qui paralysent l’économie. Mais ça n’avait rien de fatal. Les hommes de gouvernement ont fait des choix, notamment en termes économiques : ils voulaient rassurer les porteurs de capitaux, afin qu’ils réinvestissent leur argent dans le pays.
D’où une politique assumée comme «orthodoxe» et «libérale» : économies budgétaires même avant la «pause» décrétée en février 1937, refus d’imposer les grandes fortunes ou le capital, refus du contrôle des changes. Mais tout cela a fait l’objet de vifs débats. Bien comprendre cette période est essentiel pour notre propre actualité, et c’est pourquoi il y faut un exercice non pas hagiographique, mais de lucidité.
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