Durant la Seconde Guerre mondiale, le porche de la grotte de la Luire, devenu hôpital de fortune pour la résistance, est le lieu d’un massacre perpétré par les Nazis

Un hôpital en sursis

Drapeau de la République libre du Vercors (juin-juillet 1944).
Drapeau de la République libre du Vercors (juin-juillet 1944).
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Située dans le massif du Vercors, dans le département de la Drôme (région Auvergne-Rhône-Alpes), la grotte de la Luire est un rempart naturel contre la pluie, le froid, mais, dans les années 1940, elle va se trouver au centre d’une vaste zone de résistance : le maquis du Vercors. Le mot maquis vient de l’expression corse « prendre le maquis » et désigne le fait de se réfugier dans un lieu hostile, pour s’y cacher d’ennemis ou organiser une résistance armée.

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La Grotte de la Luire se situe au cœur du Vercors, non loin de Saint-Agnan. Elle fut choisie par l’état-major de François Huet pour que les blessés graves des deux hôpitaux militaires de Saint-Martin et de Tourtre soient évacués au moment où les Allemands envahissent le sud du Vercors.

Les Allemands ont investi le Massif : au nord, ils se sont emparés du verrou de Valchevrière qui leur ouvre la route vers La Chapelle-en-Vercors ; à l’ouest, ils contrôlent la plupart des débouchés sur la Drôme ; au sud ils avancent sur Die, s’apprêtent à monter à Vassieux et barrent ainsi le débouché en direction du sud ; à l’est, ils ont franchi les Pas de la falaise et progressent sur le plateau de la Grande-Cabane.
Les résistants exécutent au mieux l’ordre de dispersion diffusé par F. Huet, dans la mesure où ils en ont pris connaissance. Soit ils se replient dans les refuges naturels des forêts, soit ils tentent de s’échapper du piège par petits groupes ou individuellement selon la situation dans laquelle ils se trouvent, pour rejoindre la Drôme, l’Isère ou l’Oisans.
L’épisode tragique de la grotte de la Luire constitue l’un des moments les plus dramatiques du martyrologe du Vercors car il témoigne de la sauvagerie de la répression allemande.

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La chronologie des événements :
Nuit du 21 au 22 juillet : l’état-major du Vercors donne l’ordre de replier sur Die les hôpitaux du maquis de Saint-Martin-en-Vercors et de Tourtre.
Les docteurs Ganimède, Fischer (Ferrier),Ullmann, Beunier-Blum et Wolf accompagnent un premier convoi de blessés ou de malades. 122 blessés, malades et membres du personnel soignant tentent de
rejoindre Die. L’opération se révélant dangereuse du fait de l’avance allemande par la vallée de la Drôme, Fernand Ganimède, médecin-chef du Vercors, décide de faire demi-tour en vue de replier le détachement dans la grotte de la Luire en accord avec l’état-major de F. Huet pour abriter les blessés graves. La grotte avait été repérée le 20 juillet par le docteur Fischer (Ferrier).
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La grotte, large d’une vingtaine de mètres, s’ouvre par une chatière sur un extraordinaire réseau souterrain. Elle possède plusieurs salles aux dimensions de cathédrale, un puits vertical très profond et, au-delà, une série de galeries conduisant jusqu’à l’auvent qui va servir d’hôpital.

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L’épisode prend place en 1944, alors que l’hôpital Saint-Martin-en-Vercors doit faire face à un afflux de blessés, lui qui ne dispose que d’une soixante de lits. Une question épineuse se pose alors : faut-il fuir ou rester sur place, les hôpitaux devant théoriquement être épargnés par les conflits ? Devant l’avancée des troupes nazies, décision est finalement prise de déplacer l’hôpital.

Pourquoi avoir fait ce choix ? Il faut savoir, qu’à l’époque, l’essentiel des blessés se compose de maquisards et de résistants. L’équipe médicale craint donc que les Nazis ne massacrent tout le monde, en guise de représailles, comme ils l’ont déjà fait dans les communes alentour, n’hésitant pas à torturer les civils qu’ils soupçonnent d’aider le réseau de résistance.

Le 21 juillet 1944, le corps médical et les 122 blessés de Saint-Martin quittent les lieux, en direction de Die. Arrivés sur place, on les informe que les troupes nazies sont aux portes de la ville. Si quelques blessés restent à Die, le gros du groupe fait demi-tour. C’est sur proposition du docteur Fisher, 32 ans, qui avait repéré les lieux la veille, que l’on va installer un camp de fortune sous le porche de la grotte de la Luire.

L’installation dans la grotte de la Luire

23 juillet 1944, grotte de la Luire.
23 juillet 1944, grotte de la Luire.

L’installation d’un hôpital de fortune ( il devait descende à Die in fine  ) sur le porche de la grotte de la Luire n’est pas simple. Il fait nuit, le sentier menant jusqu’à la grotte n’est pas dégagé et il faut installer une centaine d’individus sur le sol pierreux. Par précaution, on plante un drapeau de la Croix-Rouge à l’entrée, en référence à la convention de Genève de 1864, instaurant les hôpitaux militaires comme neutres et protégeant les blessés de guerre.

Une fois à l’aise, l’équipe médicale se fixe deux missions principales : soigner les blessés et assurer le ravitaillement. La température de la grotte permet de stocker les médicaments et la nourriture, cette dernière se réduisant assez vite à des flocons d’avoine et à du lait de poule (un mélange de jaune d’œuf, de lait et de sucre). Il faut toutefois faire attention aux éboulis, l’humidité provoquant des chutes de pierres.

Médecins et blessés dans la grotte
Médecins et blessés dans la grotte.
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Pour apporter un réconfort émotionnel aux blessés, le père Yves de Montcheuil s’est joint au groupe, célébrant la messe tous les matins depuis un rocher qu’il a érigé en autel. En plus de ce célèbre théologien, de l’équipe médicale et des blessés, le groupe de la Luire se compose de quatre Polonais, d’un Américain (Chris Meyers), d’un Sénégalais, ainsi que de deux femmes ayant échappé aux exactions commises par l’armée allemande dans la commune de Vassieux.

Pour vous donner une idée de l’horreur à laquelle ces femmes ont échappé, quand la Croix-Rouge pénètre à Vassieux, le 9 août 1944, ils y découvrent 73 civils et 91 résistants massacrés.

Le massacre par les Nazis

Du 24 au 27 juillet, deux blessés du maquis meurent. Il s’agit du brigadier-chef Henri Murot et d’Edouard Riccardo. Il en reste 26 à la Luire.

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Le 27 juillet à 16 heures 30, une infirmière voit apparaître la casquette grise d’un Gebirdgsjȁger, puis 15 à 20 soldats. Les soldats allemands soignés (en fait des Polonais) prient le commandant du détachement, un adjudant parlant français, d’épargner tout le monde car ils estiment avoir été bien traités.

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En réponse, celui-ci fera défaire leurs pansements pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une ruse. Un Français d’Afrique du Nord, Abdesselem Ben Ahmed, sera roué de coups pour avoir insulté l’officier allemand. Les Allemands constituent deux groupes. Le premier comprend 14 grands blessés et une infirmière, Anita Winter. Les blessés sont emmenés sur le terre-plein en contrebas de la grotte et exécutés. Leurs corps seront jetés dans le ruisseau. Il s’agit de : Marcel Amathieu, sous-lieutenant Marcel Bahr, lieutenant René Cadillac, André Charras, Jean Eymard, Roger Feneyrol, Jean Charles, Jean Julien, Maurice Liozon, Joseph Locatelli, Gabriel Moulin, Georges Roch, Jean Rouhaud et Paul Walperswylers…  Anita Winter rejoindra ensuite le hameau de Rousset avec le second groupe de blessés. Celui-ci comprend notamment 11 blessés capables de marcher. Le groupe sera emmené initialement à Rousset où il est enfermé. Il sera transféré ensuite à Grenoble, à l’exception des 11 blessés laissés sur place. Seul le sous-lieutenant américain Chester Meyers est traité comme un prisonnier de guerre.
Le 28 juillet, les rescapés de la Luire sont répartis en deux groupes: dans un camion à destination de Grenoble, les allemands font monter les trois médecins, les infirmières, les deux femmes de Vassieux, le
religieux, Lisette Lesage (qui avait été blessée à Combovin, mais qui s’est déclarée victime des bombardements du Vercors), Mme Ganimède et son fils, Chester Meyers, deux des blessés allemands et
deux civils inconnus.

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Dès le départ du camion, les Allemands conduisent huit blessés de Rousset au pont de l’Oule, les obligent à creuser leur tombe dans une prairie et les fusillent. Il s’agit de : Albert Baigneux, René Bourgond (17 ans), VittorioDelvalle, Guerrry Roland, Édouard Hervé, Vittorio Marinucci, Georges Robert et un inconnu.
Le Nord-Africain Abdesselem Ben Ahmed est pendu. Le sous-lieutenant Francis Billon, de la mission « Paquebot », blessé lors de son atterrissage à Vassieux, le 7 juillet, est conduit à l’antenne chirurgicale allemande et exécuté, malgré son uniforme militaire de l’armée régulière française.

Tout bascule le 27 juillet 1944 vers 17h, quand un sous-officier SS mène ses soldats à la grotte. Si certains parviennent à fuir ou à détruire des preuves compromettantes (Anita Winter aurait mangé son brassard de résistante), la plupart sont faits prisonniers et séparés en deux groupes.

Le premier groupe, composé de l’équipe médicale, du père Yves de Montcheuil et des 25 blessés légers, est emmené à Rousset. Les 25 blessés seront exécutés dans la soirée. Le second groupe, regroupant tous les blessés lourds, doit être mené vers un hôpital militaire mais, Anita Winter en sera la témoin, c’est sur leurs brancards, sans défense, que les 13 blessés seront mis à mort.

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Dans son livre Konventioneller Krieg oder NS-Weltanschauungsk, Kriegführung und Partisanenbekämpfung in Frankreich 1943/1944 [Guerre conventionnelle ou guerre idéologique ? Conduite
de guerre et lutte contre les partisans en France 1943/44] Munich, Oldenbourg, 2007, l’historien allemand Peter Lieb désigne des soldats de la 8e compagnie du bataillon de grenadiers II/98 qui, sur ordre de leur lieutenant, Anton Büttner, fusillèrent les partisans blessés placés sous la protection de la Croix Rouge. Pour ce qui concerne le donneur d’ordre, Peter Lieb propose trois possibilités : soit le capitaine Resseguier (commandant du bataillon), soit le colonel Schwehr (commandant le régiment), soit, aussi, un officier du Sipo/SD.

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Le 10 août, l’aumônier, le père Yves Moreau de Montcheuil, les docteurs Fischer et Ullmann sont fusillés au Polygone de la ville de Grenoble. Les sept infirmières seront déportées à Ravensbrück et l’une
d’elles, Odette Malossane, y mourra le 25 mars 1945.

Cinq plaques rendent hommage aux victimes du massacre des blessés et soignants réfugiés dans la grotte de la Luire. Certaines ont été déposées par les Pionniers du Vercors, les Anciens du 11e
Cuirassiers, les Jeunesses socialistes de la Drôme, d’autres ne sont pas signées. Par ailleurs, des stèles et plaques sont installées sur les autres lieux où des hommes de la Luire ont été abattus, le terre-plein en contrebas de la grotte – devenu un parking – et le pont des Oules, près du hameau de Rousset.

La majorité des survivants de la grotte de la Luire sera exécutée dans les semaines suivantes, après des interrogatoires musclés de la Gestapo, installée à Grenoble. Ainsi, le père Yves de Montcheuil, les médecins Ullmann et Fischer vont être fusillés le 10 août 1944. Les infirmières, elles, sont emmenées quelques jours en prison à Lyon, avant d’être déportées au camp de concentration de Ravensbrück. Le médecin Ganimède et sa famille, ainsi que l’infirmière Juliette Lesage réussissent à s’enfuir du camion qui les menait à Grenoble, profitant d’un bombardement.

Enfin, il faut se poser la question : le massacre de la grotte de la Luire est-il le fruit d’une dénonciation ? La rumeur a longtemps couru mais, aujourd’hui, on pense plutôt que les Nazis connaissaient très bien les lieux et qu’ils avaient pu repérer le camp grâce à un avion de reconnaissance. La végétation aplatie, les traces de roues, les allers et venues à la grotte, autant d’indices qui leur ont sans doute mis la puce à l’oreille.

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MCD

Le média citoyen des Dioises et des Diois

04 75 21 00 56

Sources :

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-Archives familiales Huet, dont le témoignage d’Anita Winter.
-Association Nationale des Pionniers et Combattants Volontaires du Vercors, Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, Grenoble, 431 pages.
-Dreyfus Paul, Vercors, Citadelle de Liberté, Grenoble, Arthaud, 1966 (2e édition, 1er édition 1947, 232 pages).
-Escolan Patrice, Ratel Lucien, Guide Mémorial du Vercors résistant, Paris, Le Cherche midi (Documents), 1945, 406 p.
-Lieb Peter, Konventioneller Krieg oder NS-Weltanschauungsk, Kriegführung und Partisanenbekämpfung in Frankreich 1943/1944 Munich, Oldenbourg, 2007, 631 pages.
-Musée de la Résistance en ligne, exposition Drôme-Vercors.
-Site du 11e Cuir.
-Site de la Fondation Yves Moreau de Montcheuil : http://www.fondation-montcheuil.org/.