Rentrée 2026 : la colère lycéenne
Sur la colonne de Juillet, la jeunesse de 2026 rend vie aux morts de 1830
En s’appropriant le monument révolutionnaire édifié place de la Bastille, à Paris, la jeunesse de 2026 n’a pas insulté les morts de 1830. Mais elle leur a, au contraire, rendu le plus grand des hommages en tissant un lien entre les deux époques.
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Jeudi 8 octobre, les lycéens et étudiants, nassés par la police, se sont emparés de la colonne de Juillet qui domine la place de la Bastille. La base du monument où reposent les tués des Trois Glorieuses, les 27, 28 et 29 juillet 1830, et ceux de la révolution des 22, 23 et 24 février 1848, a fait l’objet d’inscriptions innombrables reflétant les revendications et les réflexions de cette jeunesse révoltée.
Le geste a, évidemment, provoqué l’indignation de ceux qui y ont vu non seulement une dégradation du patrimoine, mais aussi une injure faite à ceux qui sont inhumés dans le monument. Cette vision n’est pas que le produit d’une conception gelée d’un patrimoine mort, c’est une vision profondément politique dans laquelle un bon révolutionnaire est toujours un révolutionnaire mort.
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C’est une vision qui, en glorifiant dans un monument mort la révolution, cherche à l’exclure du monde réel et de la vie des citoyens et des citoyennes. C’était le projet même de l’érection en 1840 de cette colonne par la monarchie de Juillet, un régime qui avait été imposé par les classes dominantes après la révolution de 1830 et qui avait, depuis, écrasé dans le sang bien d’autres soulèvements parisiens.
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Statufier la révolution
Pour Louis-Philippe, qui s’était glissé sur les cadavres des Trois Glorieuses pour prendre la place de son cousin Charles X, cette colonne ne signifiait rien d’autre que la fin du processus révolutionnaire, autrement dit la fin de l’histoire. Et ce n’est donc pas par hasard qu’il avait choisi la Bastille, lieu du premier acte révolutionnaire de 1789, pour ce monument.
Il fallait faire mourir, en le glorifiant, l’esprit révolutionnaire qui, depuis ce fameux 14-Juillet, traverse les générations dans le peuple français. Jean-Louis Bory, dans son extraordinaire texte sur les Trois Glorieuses, La Révolution de juillet (Gallimard, 1972), aujourd’hui évidemment introuvable, résumait ce processus entamé dès le 30 juillet 1830 : « Hâtons-nous de statufier cette révolution, les statues ne bougent pas. »
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Alors, les belles âmes soucieuses des « dégradations » ne veulent rien d’autre que la poursuite de cette immobilité qui, en vénérant les révolutions, les exclut de la vie réelle. Et, à l’inverse, les jeunes qui, ce 8 octobre, ont inscrit leurs désirs, leurs espoirs et leurs actes sur cette colonne ont rendu le meilleur hommage à ceux qui reposaient sous leurs pieds.
Soudain, le geste révolutionnaire de ces morts est redevenu réel et vivant. Le vol de leur révolution a été, en quelque sorte, réparé. Cet objet mort qui a contribué plus que tout autre, paradoxalement, à faire oublier leur sacrifice perdu est devenu, à nouveau, le centre d’une révolte contre un pouvoir violent, sourd et aveugle.
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Une jeunesse unie
L’appropriation de la colonne de Juillet est d’autant plus forte qu’elle souligne les points communs qui traversent ces deux mouvements au-delà des 196 années qui les séparent. D’abord parce que les Trois Glorieuses, c’est la révolte de la jeunesse unie. Le fameux tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, illustre ce fait en encadrant la Liberté par deux jeunes : un polytechnicien et un gavroche, un étudiant bourgeois et un enfant du peuple.
Ces deux parties de la jeunesse n’en ont fait qu’une en juillet 1830. Les étudiants de l’École polytechnique ont été en première ligne et l’un d’entre eux, Louis Vaneau, en est devenu le martyr et le symbole en tombant sous les balles des gardes suisses qui défendaient la caserne de la rue de Babylone. Mais la masse des jeunes qui ont combattu les troupes royales, alors, était faite de fils et filles du peuple qui édifiaient des barricades et jetaient des pierres sur les soldats.
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Cette unité se retrouve aujourd’hui dans la fraternisation entre la jeunesse des lycées et celle des universités, entre l’École du Louvre et les lycées des banlieues. C’est toute la jeunesse qui se lève, une jeunesse qui était jugée apathique, superficielle, passive par les autres générations, et qui donne aujourd’hui des leçons au pays tout entier.
C’est d’ailleurs un autre point de jonction avec 1830. Les jeunes qui se soulèvent alors sont précisément ces « enfants du siècle » qu’Alfred de Musset décrira six ans plus tard comme traversés d’un vide existentiel, quand la révolution aura été effacée par les balles du pouvoir.
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Des jeunes escaladent le monument de la colonne de Juillet, édifié sur la place de la Bastille, lors de la manifestation lycéenne du 8 octobre 2026, à Paris.
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Dans cette révolte, les jeunes de 1830 vont acquérir par l’action révolutionnaire une conscience qui va perdurer et qui resurgira dans les années suivantes contre le nouveau pouvoir, qui ressemble à s’y méprendre au précédent. « L’action révolutionnaire va transformer la foule en peuple », résumait Jean-Louis Bory.
À cela répond cette citation de Karl Liebknecht, ce révolutionnaire et pacifiste allemand assassiné avec la complicité du pouvoir social-démocrate en janvier 1919, qui orne la colonne de Juillet depuis le 8 octobre : « La jeunesse est la flamme de la révolution. » Et il devient de plus en plus évident, au fil de ce mouvement de l’automne 2026, au fil des assemblées générales et des blocages, que cette jeunesse désormais ne se bat plus simplement pour de meilleures conditions d’enseignement, mais contre le monde qui a produit cette dégradation.
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Un pouvoir déconnecté et violent
Il est vrai que le pouvoir qu’elle a face à elle est, comme en 1830, un régime complètement inadapté aux enjeux du monde dans lequel elle vit. En juillet 1830, Charles X, roi réactionnaire à l’intelligence limitée, est persuadé que la conquête d’Alger qu’il vient de réaliser sauvera son trône.
La Restauration s’est durcie avec ce roi qui avait été, alors qu’il n’était encore que comte d’Artois, un des premiers à quitter la France juste après la prise de la Bastille. Sa grande affaire, c’est le rétablissement du pouvoir royal le plus complet possible et l’enrichissement de la classe qui le soutient, la noblesse propriétaire. En 1825, il a promulgué la loi du « milliard des émigrés », qui attribuait un milliard de francs de dédommagement aux nobles expropriés par la Révolution.
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Avec une base sociale si faible, ce pouvoir vacille naturellement. Depuis 1827, la Chambre des députés lui est hostile, alors même que le régime électoral censitaire est théoriquement favorable au pouvoir. Charles X passe son temps à ignorer l’absence de majorité au Parlement en nommant des chefs de gouvernement qui lui sont fidèles, le dernier en date étant le très réactionnaire prince de Polignac.
Le roi lutte alors contre son propre pays. Les procès de presse se multiplient et Paris est secoué de plusieurs soulèvements réprimés dans le sang par la troupe. L’aveuglement du souverain est tel qu’il décide de sauter le pas fin juillet en signant quatre ordonnances qui suppriment la liberté de la presse, dissolvent la Chambre, réduisent encore le corps électoral et encadrent l’élection. C’est l’étincelle qui fera exploser la révolution, sous l’impulsion d’une presse qui devient le symbole de cette liberté en danger.
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Bien sûr, la France de 2026 n’est pas celle de 1830. Mais on ne peut manquer d’être frappé par les points communs avec le pouvoir actuel, retranché dans ses palais de l’ouest parisien, vivant dans son monde parallèle, vidant la vie parlementaire de son sens et gouvernant pour sa base électorale réduite.
Il n’y a certes pas aujourd’hui la tentation du coup d’État légal, mais il y a celle de forcer le pays à accepter des politiques qui l’ont affaibli et ruiné et de ne juger acceptables que les politiques qui satisfont la base électorale du pouvoir.
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L’image de cette déconnexion, c’est bien cet Emmanuel Macron qui regarde son nouveau missile le 6 octobre, comme Charles X se félicitait d’Alger soumise, et qui, deux jours plus tard, au moment où les jeunes se réappropriaient la colonne de Juillet, faisait le paon devant des « entrepreneurs » au grand raout de la banque publique d’investissement (Bpifrance).
Au cœur des deux révoltes, il y a la question de la démocratie, des libertés fondamentales et des droits sociaux. Et, surtout, du lien même entre ces questions. La révolution de 1830 est celle d’un peuple qui ne veut pas retrouver la soumission et l’exclusion de ses ancêtres, qui a soif de savoir et de liberté. La jeunesse de 2026 ne veut rien d’autre : être entendue, participer, ne plus être un simple pion dans un système bien huilé de hiérarchie sociale stricte.
Entre ce petit entre-soi qui protège son pouvoir et le peuple qui aspire à briser ses chaînes, il y a la force. Une police qui, aujourd’hui, est à la fois ivre de violence et l’instrument aveugle d’un pouvoir discrédité. En 1830, la troupe n’était qu’une milice royale dirigée par le maréchal Marmont, duc de Raguse. Sa trahison de 1814 était si connue que « ragusade » est devenu synonyme de trahison. Si discrédité qu’il n’avait de salut que dans la sauvegarde du régime, il n’hésitera pas à faire tirer sur ses contemporains.
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Réparation de l’insulte
En se réappropriant la colonne de juillet, ces jeunes ont donc rendu le plus bel hommage à ceux qui reposent sous elle en redonnant vie à leur existence révolutionnaire. C’est d’autant plus remarquable que la République ignore très largement ces martyrs de 1830 et de 1848.
En inscrivant leur mouvement dans celui des Trois Glorieuses, le mouvement étudiant et lycéen a aussi engagé une réparation de l’insulte qui a été faite aux tués de ces trois journées par ce que Jean-Louis Bory appelle une « contre-révolution éclair », qui mettra au pouvoir un autre roi et aux commandes une autre partie du capital.
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Cette insulte est incarnée par ce monument, érigé par ce même Louis-Philippe qui a, à son tour, réprimé sa jeunesse et son peuple et poursuivi avec une violence inouïe la conquête de l’Algérie. Parce que la violence coloniale et la répression contre son propre peuple sont des points communs des pouvoirs de ce pays.
En se saisissant de cette colonne, en en faisant leur terrain de jeu, les jeunes de 2026 donnent raison à ceux qui y reposent et affirment, peut-être parfois inconsciemment, qu’on ne les y prendra plus, qu’on ne leur volera pas cette révolte comme on a volé celle de 1830. Ils se dressent comme les dignes héritiers de ces révoltés-là.
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En montant sur la base de la colonne de Juillet, ils ne l’ont pas abîmée, ils ont rendu le geste de ceux qui sont sous leurs pieds à nouveau vivant et signifiant. Ils ont rappelé que dans cette ville que l’on tente d’assagir par la force et par les prix depuis deux siècles, il demeure un esprit qui n’accepte pas et n’acceptera jamais la fin de l’histoire. Ce patrimoine-là est notre bien le plus précieux et c’est lui, bien davantage qu’une statue bien propre, qui relie le présent au passé.
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