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Yvette Roudy, ancienne ministre et «perpétuelle révoltée» du féminisme, est morte à 97 ans

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Chargée des Droits de la femme entre 1981 et 1986, on lui doit entre autres le remboursement de l’IVG et une loi en faveur de l’égalité professionnelle.

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Yvette Roudy
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Virginie Ballet
 18/08/2026
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C’est une bravade qui en dit long. Mai 1981 : François Mitterrand, tout juste élu président de la République, confie à Yvette Roudy la tête d’un ministère des Droits de la femme, premier du genre après le plus étriqué secrétariat d’Etat à la Condition féminine mis en place sous Giscard. Tel qu’il fut d’abord rédigé, le décret d’attribution de ses toutes nouvelles fonctions prévoit, au masculin : «Le ministre est chargé de». Pas question de le signer tel quel. Yvette Roudy, infatigable militante de la cause féministe, fervente défenseuse de la féminisation des noms de métier, entame «une bataille terrible» pour revendiquer sa place et celle de ses semblables dans cet impitoyable bastion masculin. C’est finalement une parade du secrétaire général de l’Elysée qui fera office de compromis : «Madame Roudy est chargée de». «Il fallait agir non seulement sur les fonctionnements, les lois, mais aussi sur les mentalités», expliquera-t-elle plus tard. Députée européenne (1979-1981), ministre des Droits de la femme (1981-1986), députée du Calvados (1986-1988), maire de Lisieux (1989-2001), Yvette Roudy est morte ce mardi 18 août, à 97 ans, selon une source proche de la famille à Libération. On lui doit notamment deux lois majeures en matière de droits des femmes : celle de 1983 pour l’égalité professionnelle, qui porte son nom, et celle de 1982 ayant permis le remboursement de l’interruption volontaire de grossesse.

Chez elle, l’engagement contre le sexisme et les injustices est presque viscéral. Il a fait son nid dès l’enfance. Née Saldou en avril 1929 dans une famille modeste de Pessac (Gironde), d’un père ex-ouvrier dans la métallurgie devenu employé municipal après être revenu blessé de la Première Guerre mondiale, la jeune Yvette est habituée à entendre cet adage parental qu’elle se refuse à endosser : «Ça, ça n’est pas pour nous.» Les parents, qui savaient à peine lire et écrire, manifestent «peu d’ambition culturelle» pour leurs enfants. Dans une série d’entretiens accordés à France Culture, en 2008, elle confiait avoir conservé de son enfance «un souvenir sombre», marqué par une double injustice : de classe et de genre. Le foyer où grandissent les trois enfants – un garçon et deux filles – est établi dans un quartier plutôt aisé de Pessac. «Je me souviens que les riches de la ville appelaient mon père “mon brave”, et il soulevait son béret», expliquait-elle à France Culture. Et de poursuivre : «Si nos voisins regardaient mon père de haut, lui nous regardait, ma mère, ma sœur et moi, depuis sa hauteur d’homme.» Sa mère, plus effacée et moins sévère, meurt d’un cancer alors qu’Yvette n’a que 12 ans, emportant avec elle «ce qui restait de bonheur et de lumière» dans le foyer. Tandis que son frère jouit d’une certaine liberté, Yvette et sa sœur, elles, se voient «surveillées étroitement», et surtout, bridées. Ainsi, le père d’Yvette ne «voit pas l’utilité» qu’elle poursuive sa scolarité plus loin que le certificat d’études. Tandis que sa sœur prend en charge la gestion du foyer, la jeune Yvette intègre une école pratique, où elle apprend un peu malgré elle la sténodactylo. «Une période très dure, très triste, très froide», qu’elle compare à un «tunnel pas très bien éclairé». «Ma conscience a dû s’éveiller à ce moment-là», estime-t-elle. Tout comme sa soif d’apprendre, qui ne la quittera jamais vraiment : elle ira jusqu’à décrocher un master en géopolitique, après avoir suivi des cours chaque samedi, à l’âge honorable de 78 ans.

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«Les plats ne repassent pas deux fois»

A 16 ans, en parallèle de son travail d’abord dans une conserverie de poissons, puis dans une bonneterie, elle s’inscrit à des cours du soir, avec, en tête, l’objectif de décrocher son bac (ce qu’elle fera, à 26 ans). C’est là, en 1948, qu’elle rencontre Pierre, qui deviendra son mari trois ans plus tard. Elle dit de lui qu’il lui a «ouvert les portes de la culture». Le jeune homme, étudiant en anglais, obtient un poste d’assistant en Ecosse, à Glasgow, où son épouse le suit, au début des année 50. Elle qui ne parle pas un mot d’anglais nage d’abord dans un «brouillard linguistique», qu’elle s’emploie, méthodique, à désépaissir, grâce à de longues expéditions à la bibliothèque. En à peine trois mois, elle dévore Une chambre à soi, de Virginia Woolf, en version originale, et se découvre une passion pour la littérature anglo-saxonne, qui la mènera à s’essayer à la traduction. «Traduire un livre oblige à rentrer dans la pensée de l’écrivain», disait-elle. De retour en France, elle trouve un emploi dans une entreprise américaine à Bordeaux. La firme s’implante à Paris. Yvette Roudy saute sur l’occasion, et part s’installer dans la capitale. «Les plats ne repassent pas deux fois», aimait-elle à répéter. Tandis que son mari enseigne dans un établissement de l’Essonne, puis au sein du prestigieux lycée parisien Louis-le-Grand, elle poursuit une pratique assidue de la traduction.

«Je faisais entrer la société civile dans les allées du pouvoir, ce qui naturellement ne plaisait pas du tout aux hauts fonctionnaires.»—  Yvette Roudy, à propos de la constitution de son cabinet ministériel, en 1981

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Au début des années 60, c’est par ce biais qu’elle rencontre Colette Audry. Proche de Simone de Beauvoir, prix Médicis 1962 pour Derrière la baignoire, l’écrivaine dirige alors la collection «Femmes» des éditions Denoël, première en France à ne proposer que des signatures féminines, françaises et étrangères. Yvette Roudy noue avec elle une «amitié très solide» et, à ses côtés, enracine ses convictions féministes. En 1964, Colette Audry lui confie la traduction de ce qui deviendra un best-seller mondial, ouvrage-clé de la deuxième vague féministe américaine : The Feminine Mystique, de Betty Friedan, ou la Femme mystifiée, en français. «Colette Audry a été pour moi une seconde mère, elle a achevé mon éducation», louait Yvette Roudy dans un entretien au Point, en 2019. Par son intermédiaire, elle fait la connaissance de Marie-Thérèse Eyquem, proche de François Mitterrand et présidente du Mouvement démocratique féminin (MDF), club politique féministe de gauche. Cette fois, Yvette Roudy entre de plain-pied dans le monde littéraire, traduit entre autres Ma Vie, d’Eleonor Roosevelt, en 1965, puis, sept ans plus tard (avec Rosette Coryell), le prophétique la Place des femmes dans un monde d’hommes, d’Elizabeth Janeway.

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Mitterrandienne «avec ardeur»

Cette place, la voilà désormais bien décidée à la revendiquer, aux côtés de ses camarades de lutte. «Nous pensions que la promotion, les droits nouveaux, le développement des libertés des femmes devaient passer par la politique, parce que ça devait passer par des lois», disait-elle à France Culture, en 2008. Au sein du MDF, dont elle est l’une des plus jeunes membres, elle propose la création d’un journal, la Femme du XXe siècle, dont elle devient rédactrice en chef, pour promouvoir «des idées neuves», et faire, entre autres, de la contraception et de la sexualité, des sujets politiques. Doucement, «naturellement», dira-t-elle, elle se lance en politique, et soutient «avec ardeur», la candidature de François Mitterrand en 1965. Celui qui se présente comme «un président jeune pour une France moderne», se dit favorable à un contrôle des naissances dans un entretien accordé à la Femme du XXe siècle. Sa première campagne électorale personnelle, Yvette Roudy la vit lors des législatives de 1967. Parachutée dans une circonscription impossible (comme beaucoup de ses consœurs) à Meaux-Coulommiers (Seine-et-Marne), elle essuie un premier échec, puis un autre, l’année suivante. «Je n’avais rien, je ne connaissais rien. Il fallait être fou pour se lancer dans une aventure pareille, mais j’avais 37 ans, je ne doutais de rien.»

Elle est députée européenne socialiste depuis près de deux ans quand François Mitterrand la choisit pour devenir ministre des Droits de la femme, en 1981. «Il n’y avait rien, donc il a d’abord fallu trouver un lieu» : Yvette Roudy opte pour l’avenue d’Iéna. Surtout, elle choisit de s’entourer de membres de la société civile dont elle sait qu’ils (et surtout elles) partagent ses engagements féministes. Ainsi, pour gérer les thématiques relatives au corps et à la contraception, elle fait de Simone Iff, militante pour le droit à l’avortement et présidente du Mouvement français du Planning familial, son bras droit. «Je faisais entrer la société civile dans les allées du pouvoir, ce qui naturellement ne plaisait pas du tout aux hauts fonctionnaires, qui considéraient qu’ils étaient les mieux placés pour servir les politiques», s’amusait-elle. Une fois par mois, elle reçoit à dîner ses camarades féministes (Anne Zelensky, Michelle Coquillat, Colette Audry…). Beauvoir se charge du menu et de la liste des invitées. «Quelqu’un venait faire la cuisine. Il n’y avait pas d’ordre du jour, pas de discussions trop sérieuses. C’était un moment de détente entre copines. On rigolait bien.» Dès 1982, elle convainc Mitterrand de célébrer le 8 mars en France, s’inspirant de la proposition de la militante socialiste et féministe allemande Clara Zetkin qui, lors d’une réunion de l’Internationale socialiste à Copenhague en 1910, avait suggéré de dédier une journée à la lutte des travailleuses à travers le monde.

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Lever la «réprobation sociale» qui pèse sur l’IVG

Son premier chantier de grande ampleur au ministère consiste à imposer une campagne inédite d’information sur la contraception. Quinze ans après la loi Neuwirth, à peine un tiers des Françaises utilisent alors un moyen contraceptif, un taux qui dégringole à 15 % chez les moins de 18 ans, selon un sondage Ifop paru dans le magazine Parents en 1982. Yvette Roudy bataille pour que tous les foyers français en entendent parler à la télévision, et obtient, avec le soutien du Premier ministre, Pierre Mauroy, la diffusion d’un spot télévisé réalisé par Agnès Varda à des heures de grande écoute. Des dépliants indiquant les coordonnées des centres d’information et de planification agréés sont imprimés à 13 millions d’exemplaires, et distribués via les bureaux de Poste et les mairies qui acceptent. Car nombreux sont ceux qui s’y opposent, craignant la colère de leur électorat. Sans surprise, l’Eglise catholique aussi est vent debout. Madame la ministre, elle, reçoit certes quelques encouragements, mais surtout pas mal de noms d’oiseaux. Elle a alors la confirmation que «ça ne va pas de soi», et qu’il va falloir contrer des «forces hostiles».

Mais celles-ci se déchaînent surtout à la fin de l’année 1982, lorsqu’Yvette Roudy entreprend de mener à bien l’une des promesses de campagne de François Mitterrand : le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale. «Je n’ignorais pas que ça allait être difficile. C’est pour cela que je l’ai fait tout de suite», dira-t-elle. Signataire du «manifeste des 343», paru dans le Nouvel Observateur en 1971, elle doit contrer les arguments les plus violents des détracteurs de la mesure lors de son examen à l’Assemblée nationale. On l’accuse notamment de «violer les consciences»… «La Sécurité sociale, pour les femmes, c’est la garantie de l’anonymat. La feuille de Sécurité sociale que l’on signe, c’est la levée d’une certaine forme de réprobation sociale, qui pèse encore trop souvent sur un acte que les êtres humains adultes que les femmes sont devenues – n’en déplaise à certains –, un acte qu’elles n’accomplissent jamais de gaîté de cœur, faut-il encore le rappeler», rétorque-t-elle dans l’hémicycle.

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Yvette Roudy (en bleu), le 8 mars 1983 à l'Elysée, avec Simone de Beauvoir, pour la Journée internationale des droits des femmes.
Yvette Roudy (en bleu), le 8 mars 1983 à l’Elysée, avec Simone de Beauvoir, pour la Journée internationale des droits des femmes. 
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L’opposition viendra aussi de l’intérieur même du gouvernement (Georgina Dufoix, en charge de la Famille, et Pierre Bérégovoy, ministre des Affaires sociales, y sont notamment farouchement opposés, faisant douter Mitterrand) et il lui faudra «faire le pied de grue» devant le bureau du Président pour faire entendre qu’il s’agit bel et bien d’une mesure de «justice sociale». «Je n’avais rien à perdre, les femmes si», écrit-elle dans Lutter toujours, paru en 2020. «Je considérais que quand on est socialiste et à gauche, la moindre des choses, c’était de supprimer des inégalités.» Elle obtient gain de cause et la loi est promulguée le 31 décembre 1982.

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«Je ne sais pas quand on va y arriver, à cette foutue égalité professionnelle»

Autre chantier marquant de son passage avenue d’Iéna : la première loi hexagonale en faveur de l’égalité professionnelle. Promulgué le 13 juillet 1983, le texte prévoit notamment que toute entreprise de plus de 50 salariés publie un état des lieux de l’égalité professionnelle en son sein, notamment en matière d’embauche et de rémunération. Mais il n’est pas question de sanctions, et l’affaire reste globalement lettre morte. «Le patronat n’a pas envie d’appliquer cette loi», fustigeait-elle en 2019 dans les colonnes du Parisien. Puis : «Je ne sais pas quand on va y arriver, à cette foutue égalité professionnelle.» Sa mission en tant que ministre ne fut par ailleurs pas qu’émaillée de succès, et elle dut notamment essuyer un revers d’importance en 1983, quand son projet de loi antisexiste fut enterré. Il visait à permettre des actions en justice à chaque fois qu’auraient été constatées des atteintes à la dignité des femmes, notamment dans la production culturelle, sur une idée de Simone de Beauvoir, qui espérait ainsi s’inspirer de la loi antiraciste de 1972. Dans leur viseur, entre autres : ces publicitaires, qui ne «savent pas sortir une seule affiche sans montrer une femme grotesquement exposée, comme une espèce de réflexe maladif […] pour faire ricaner certains débiles»… L’idée suscita un tollé, la ministre fut taxée de puritanisme, ne reçut aucun soutien au sein du gouvernement, et dut renoncer. «Le ciel des machos m’est tombé sur la tête», analysera-t-elle par la suite, évoquant son «échec le plus dur à accepter».

«Il ne faut pas faire du féminisme avec les outils traditionnels, pensés et créés par des hommes, mais plutôt créer ses propres outils.» —  Yvette Roudy

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Toute sa vie, même après la fin de ses mandats en politique (elle fut aussi députée du Calvados puis maire de Lisieux), elle n’aura eu de cesse de ferrailler contre les machos de tous bords et le sexisme de ce milieu. Sur cet univers impitoyable, elle dira : «Ce n’est pas un monde civilisé, c’est un monde guerrier, un monde de violence.» Ou encore : «Bien sûr, c’est toujours plus difficile pour les femmes, il faut qu’elles fassent leurs preuves, il faut qu’elles soient plus tenaces, qu’elles aient plus de résistance. Il faut qu’elles soient capables aussi de résister au sarcasme, à la dérision, à la moquerie machiste terrifiante et qui décourage beaucoup de femmes.» En 1996, elle lance dans l’Express le «manifeste des 10» pour «secouer l’opinion et les partis» et prôner «une égalité enfin effective, au-delà des promesses de circonstance, électorales ou non», appelant à «féminiser la République». «Le jeu de la politique, moi, je n’y jouais que pour défendre nos droits», assurait-elle dans Lutter toujours, en 2020. Jusqu’au bout, elle continua de garder un œil sur les combats et avancées féministes, auxquelles elle continua de contribuer : en 2017, en plein séisme Weinstein, elle lance ainsi sa fondation pour l’égalité professionnelle et le droit à disposer de son corps. «Que voulez-vous, je suis une perpétuelle révoltée», concédait-elle en 2020. La relève ne lui échappait pas non plus : saluant le geste d’Adèle Haenel de quitter la cérémonie des césars en février 2020, elle appelait la jeune génération «non pas à faire du féminisme avec les outils traditionnels, pensés et créés par des hommes, mais plutôt à créer leurs propres outils. Le premier et le plus fondamental : un parti politique». Un parti qui ferait du «féminisme le moteur pour repenser tout ce qui nous entoure». Chiche ? (…)

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Virginie Ballet à suivre sur libé
 18/08/2026

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